4.  THEORIES SUR LA QUESTION “TRANSSEXUELLE”

4.1.  Les courants psychiatriques

La classification française (Jacques BRETON, 1985) qui date de 1968 est toujours actuelle. Elle est différente de la classification européenne (CIM-10 de l'OMS) et de la classification internationale (DSM VI d'origine états-unienne[8]).

Jacques BRETON (1985), pp. 33-37, « Le mot implique bien la notion de passage d'un sexe à l'autre; mais il désigne un état psychiatrique car c'est sur le plan psychique que le patient a fait ce déplacement. On ne peut dire d'une personne qui souhaite changer de sexe qu'elle sera “transsexualisée” par une opération chirurgicale qui se veut thérapeutique. On doit au contraire espérer qu'elle sera “détranssexualisée” par le traitement, de même qu'on peut espérer que le cancéreux opéré est “décancérisé”.
[...]
La définition du transsexualisme est purement clinique. Il n'y a pas actuellement de critère biologique pathognomonique. (L'antigène HY a trahi les espoirs que certains avaient mis en lui). Cette définition repose sur des faits objectivement observables mais dépend aussi, dans une large mesure, de signes négatifs. Le transsexualisme est une affection mentale rare qui consiste, chez un sujet normalement constitué, en la conviction d'appartenir au sexe opposé. Cette conviction, véritable idée prévalente est précoce, permanente et inébranlable. Elle se traduit dès l'enfance par des comportements du sexe opposé (jeux, manières, goûts, tendances...). La prise de conscience de ne pas être une fille (ou un garçon) comme les autres a lieu à la puberté ou un peu avant. Par la suite, la conviction transsexuelle se manifeste par le travestissement, la demande impérieuse des traitements hormonaux et chirurgicaux propres à donner au corps l'apparence du sexe revendiqué et par la demande du changement d'état-civil. Les preuves anatomiques les plus évidentes du sexe biologique (appareil génital externe chez l'homme, seins chez la femme) sont l'objet de répulsion. Le transsexualisme n'est pas curable par les thérapeutiques psychiatriques actuellement disponibles. La satisfaction de la demande de traitement hormonal et chirurgical et du changement d'état-civil paraît le plus souvent améliorer l'état du patient et éviter ou faire disparaître les complications: dépression, anxiété, désadaptation socio-professionnelle et affective, voire tentatives de suicide et d'auto-castration. Le transsexualisme est dû à une perturbation de la phase psychique de la différenciation sexuelle dont on ne connaît pas la cause.
[...]
Le transsexualisme est longuement défini par le D.S.M. III (Cf. chapitre III); mais il ne figure pas dans la Classification française des troubles mentaux élaborée (en 1968) sous l'égide de L'I.S.E.R.M. "par le Dr SADOUN, avec le concours d'une Commission Consultative spécialisée présidée par le Pr KAMMERER". R. SADOUN a bien voulu nous confirmer, en le déplorant, qu'il faut classer le transsexualisme comme une perversion sexuelle en 11-2.
 »


CIM-10, (1993a), p. 123, « F64 TROUBLES DE L'IDENTITE SEXUELLE F64.0 TRANSSEXUALISME
A. Désir de vivre et d'être accepté en tant que personne appartenant au sexe opposé. Ce désir s'accompagne habituellement du souhait de transformer son corps pour le rendre aussi conforme que possible au sexe préféré, et ce grâce à la chirurgie ou à un traitement hormonal.
B. L'identité de type transsexuel est présente, de manière persistante depuis au moins deux ans.
C. Le trouble n'est ni un symptôme d'un autre trouble mental tel qu'une schizophrénie ni associé à une anomalie chromosomique.
 »


CIM-10, (1993b), pp. 123-123, classe en F64.0 TRANSSEXUALISME dans les TROUBLES DE L'IDENTITE SEXUELLE (F64). « Il s'agit d'un désir de vivre et d'être accepté en tant que personne appartenant au sexe opposé. Ce désir s'accompagne habituellement d'un sentiment de malaise ou d'inadaptation envers son propre sexe anatomique et du souhait de subir une intervention chirurgicale ou un traitement hormonal afin de rendre son corps aussi conforme que possible au sexe désiré. »


Mini DSM IV (1994), pp. 250-252, « F64.x [302.xx] TROUBLES DE L'IDENTITE SEXUELLE.
A. Identification intense et persistante à l'autre sexe (ne concerne pas exclusivement le désir d'obtenir les bénéfices culturels dévolus à l'autre sexe).
[...]
Chez les adolescents et les adultes, la perturbation se manifeste par des symptômes tels que l'expression d'un désir d'appartenir à l'autre sexe, l'adoption fréquente des conduites où on se fait passer pour l'autre sexe, un désir de vivre et d'être traité comme l'autre sexe, ou la conviction qu'il (ou elle) possède les sentiments et les réactions typiques de l'autre sexe. B. Sentiment persistant d'inconfort par rapport à son sexe ou sentiment d'inadéquation par rapport à l'identité de rôle correspondante.
[...]
Chez les adolescents et les adultes, l'affection se manifeste par des symptômes tels que: vouloir se débarrasser de ses caractères sexuels primaires et secondaires (p. ex. demande de traitement hormonal, demande d'intervention chirurgicale ou d'autres procédés afin de ressembler à l'autre sexe par une modification des caractères sexuels apparents), ou penser que son sexe de naissance n'est pas le bon.
C. L'affection n'est pas concomitante d'une affection responsable d'un phénotype hermaphrodite.
D. L'affection est à l'origine d'une souffrance cliniquement significative ou d'une altération du fonctionnement social, professionnel ou dans d'autres domaines importants.
[...]
Spécifier (pour les sujets ayant atteint la maturité sexuelle): Attiré sexuellement par des hommes Attiré sexuellement par des femmes Attiré sexuellement par les deux sexes Attiré sexuellement ni par un sexe, ni par l'autre.
 »

4.2.  Les courants psychanalytiques

Si Sigmund FREUD (1905), Sandor FERENCZI (1924, 1929) et Wilhelm REICH (1936) parlent de la sexualité, ils n'abordent pas la question “transsexuelle”. A ma connaissance, ils n'ont jamais eu de tels patients. Certains psychanalystes attribuent un diagnostic de “transsexualisme” au Président SCHREBER, alors qu'il vivait une sorte de délire mystique, Jacques BRETON (1985), p. 64.

Certains psychiatres sont psychanalystes. Selon les théories psychanalytiques, surtout le courant lacanien, les “transsexuels” sont psychotiques car ils ne sont pas organisés par le phallus, ils n'ont pas élaboré le stade oedipien.


Jean LAPLANCHE et Jean-Baptiste PONTALIS, (1967), écrivent à propos du complexe d'Oedipe, pp. 79-80: « Ensemble organisé de désirs amoureux et hostiles que l'enfant éprouve à l'égard de ses parents. Sous sa forme dite positive, le complexe se présente comme dans l'histoire d'Oedipe-Roi: désir de la mort de ce rival qu'est le personnage du même sexe et désir sexuel pour le personnage de sexe opposé. Sous sa forme négative, il se présente à l'inverse: amour pour le parent de même sexe et haine jalouse du parent du sexe opposé. En fait ces deux formes se retrouvent à des degrés divers dans la forme dite complète du complexe d'Oedipe.
Selon Freud, le complexe d'Oedipe est vécu dans sa période d'acmé entre trois et cinq ans, lors de la phase phallique; son déclin marque l'entrée dans la période de latence. Il connaît à la puberté une reviviscence et est surmonté avec plus ou moins de succès dans un type particulier de choix d'objet.
Le complexe d'Oedipe joue un rôle fondamental dans la structuration de la personnalité et dans l'orientation du désir humain. Les psychanalystes en font l'axe majeur de la psychopathologie, cherchant pour chaque type de pathologie à déterminer les modes de sa position et de sa résolution.
 ».


Et pp. 74-75, sur le complexe de castration: « Complexe centré sur le fantasme de castration, celui-ci venant apporter une réponse à l'énigme que pose à l'enfant la différence anatomique des sexes (présence ou absence de pénis): cette différence est attribuée à un retranchement du pénis chez la fille.
La structure et les effets du complexe de castration sont différents chez le garçon et la fille. Le garçon redoute la castration comme réalisation d'une menace paternelle en réponse à ses activités sexuelles; il en résulte pour lui une angoisse de castration. Chez la fille, l'absence du pénis est ressentie comme un préjudice subi qu'elle cherche à nier, compenser ou réparer. Le complexe de castration est en étroite relation avec le complexe d'Oedipe et plus précisément avec la fonction interdictrice et normative de celui-ci.
 ».

Pourtant tous les individus sont constamment confrontés au mécanisme du complexe d'Oedipe et tous doivent s'adapter. Quelqu'un qui a dépassé cette étape est assez souple pour s'adapter, tandis que celui qui ne l'a pas dépassée est rigidifié sur des positions anciennes et inadéquates.

La plupart des psychanalystes qui théorisent sur la question “transsexuelle” le font de façon réactive et/ou discrédite le patient. Pour illustrer cela, je ne cite qu'un exemple par auteur. Par souci d'homogénéité, j'ai inclu la sociologue RAYMOND dans cette série. Je n'en parlerai pas chez les sociologues.


Patricia MERCADER, (1994), pp. 270-271, « Or, il suffit de considérer les transsexuels dans leur sexe biologique, comme tout le monde en somme, sans se convertir à ce que j'ai nommé plus haut leur hérésie, pour voir leur demande sous un tout autre angle et envisager des approches thérapeutiques bien différentes du «changement de sexe» (je pense en particulier à la pensée de Jean-Marc Alby, de Leslie Lothstein, d'Anna Potamianou, de Colette Chiland ou d'Agnès Oppenheimer). Dès qu'on voit le transsexuel dans son histoire de garçon, puis d'homme, et la transsexuelle dans son histoire de fille, puis de femme, il devient possible d'entendre leur demande comme un symptôme, et leur revendication d'un sexe psychique délié de leur anatomie comme une forme de délire. Mais ceci suppose de reconnaître ce que nous partageons avec eux sans en être venue à leur étrange folie, et ceci sans pour autant nous identifier à eux sur un mode adhésif. Mes entretiens avec des hommes et surtout des femmes transsexuels m'ont permis d'expérimenter à quel point ce mouvement par lequel on doit faire varier la distance identificatoire est difficile avec eux. Pendant la première phase de mon travail, par exemple, alors que je rencontrais des femmes en demande de «changement de sexe», et par conséquent d'abord une mastectomie, je me suis aperçue un soir que depuis quelque temps je m'endormais les mains posées sur ma poitrine, comme pour la protéger. Depuis, je reste curieuse: qu'arrive-t-il de cette sorte aux autres chercheurs, aux médecins, aux juges, à tous ceux qui rencontrent des transsexuels? »

Elle témoigne ici des effets de sa propre effraction par la question “transsexuelle”.


Colette CHILAND, (1997), p. 96, « On a pu dire qu'il n'y avait pas de transsexualisme vrai ou primaire chez la fille, en raison de l'importance évidente que prend chez elle la composante homosexuelle. Un certain nombre de candidates à la réassignation du sexe n'ont pas été des garçons manqués. Elles ont eu, parfois très tôt dès l'âge de six ans, un émoi sexuel devant des filles. Attirées par des filles, elles ont pensé que ce pourrait être de l'homosexualité pour rejeter aussitôt cette idée. “Etre homosexuelle, c'est ne pas être normale. Je suis normale. Donc, si je suis attirée par des filles, c'est que je suis un garçon.” Elles ne souhaitaient pas être dans une situation de symétrie par rapport à la fille qui les attirait, mais la protéger. [...]
Les filles qui vont devenir des candidates à la réassignation du sexe, on ne les voit probablement pas.
 »


Catherine MILLOT, (1983), p. 138, « Une autre voie est-elle possible? En particulier, d'autres solutions que le changement de sexe ont-elles été expérimentées? Contrairement à la légende, on a bel et bien tenté, avec les transsexuels, et non sans succès, toutes sortes de «psychothérapies» reposant peu ou prou sur la suggestion, de l'hypnose aux thérapies comportementales, en passant par les techniques de conditionnement. Ça marche: les transsexuels sont sensibles à la suggestion. Ils en viennent à remettre en question leur identité transsexuelle, ainsi que leur choix d'objet sexuel, et renoncent, au moins provisoirement [9], à une transformation hormonale et chirurgicale. »


Janice RAYMOND, (1981), p. 23, « Il est plus compliqué de savoir pourquoi les femmes désirent devenir des hommes. Si l'une des raisons qui poussent l'homme à devenir femme consiste à s'emparer de l'énergie créatrice et du pouvoir féminins, on peut imaginer que la femme veut devenir un homme pour gagner ce qui apparaît comme l'énergie créatrice et du pouvoir masculins, puisque le patriarcat a induit les femmes en erreur en leur faisant croire que la véritable créativité et le pouvoir sont indissociables de la virilité. »



Certains de leurs propos sont carrément sexistes, homophobes, et “transphobes”.

Colette CHILAND, (1997), p. 80, « A un niveau plus profond, j'aurais du mal à considérer comme un homme celui qui ne serait pas — virtuellement — capable de me pénétrer, et je n'ai pas peur de me faire piéger dans ma vie privée par un transsexuel FM parce que le critère de surface en costume d'Adam est parlant. Il n'en va pas de même pour mes collègues hommes en face d'un transsexuel MF...
Mais je me reprends et le paradigme des intersexués se présente à moi. Je peux avoir devant moi un homme sans verge de par sa naissance, je ne le ressens pas, et bien d'autres avec moi, de la même manière qu'un homme qui s'est fait couper la verge. On le considère plus naturellement comme appartenant à son sexe d'assignation qu'un transsexuel à son sexe de réassignation. Pourquoi?
 »


Janice RAYMOND, (1981), pp. 173-174, « Et, s'il est exact que le transsexuel femme-devenue-homme-fabriqué ne joue qu'un simple rôle de caution qui crée l'«illusion d'une inclusion» des femmes au sein du monde transsexuel, on peut émettre l'hypothèse que les «laboratoires» transsexuels cherchent à vérifier s'il est possible ou non pour les hommes de diminuer le nombre de femmes et/ou de créer une nouvelle «race» de femmes. Là encore, je veux souligner qu'il ne s'agit pas d'une pure divagation de l'imagination féministe. Les savants ont déjà exprimé l'intérêt «scientifique» qu'ils portent à la diminution du nombre de femmes. »

Elle cite des auteurs encore plus “fous” qu'elle pour étayer ses théories “abracadabrantes”, pp. 174-175.


Catherine MILLOT, (1983), pp. 11-13, écrit (d'un ton sarcastique): « La crémière chez laquelle vous vous fournissez est peut-être père de famille. Des religieux, des médecins, des infirmiers, des employés, des petits fonctionnaires «changent» de sexe. En Hollande, on s'est efforcé de leur faciliter grandement cette démarche. Quelques entretiens avec un psychologue suffisent pour que s'ouvre à qui veut s'y engager la voie d'un processus de transformation qui se conclut par un changement d'état-civil. Ces hommes devenus femmes peuvent se marier, adopter des enfants, les femmes transformées en hommes font inséminer artificiellement leur épouse et sont des pères tout à fait légitimes de cette progéniture. Il existe déjà en France quelques cas de ce genre, et cela n'est qu'un début. La réforme de la législation concernant les changements de sexe est en cours. La tendance des juristes français est actuellement avant-gardiste: la liberté de disposer de soi-même s'étendant au choix du sexe propre est à l'horizon. Afin de ne pas subordonner le changement d'état-civil à des opérations tout de même mutilantes (beaucoup de transsexuels s'arrêtent en cours de transformation avant l'ablation des organes virils, ou des organes génitaux internes chez la femme), il est question de l'accorder aux transsexuels qui auront conservé leur sexe d'origine. La loi sera bientôt stollerienne: elle fera la distinction entre le sexe (organe) et le genre (identité).
[...]
Si le transsexualisme répond à un rêve, celui de changer de sexe, on voit qu'il fait rêver, voire gamberger les non-transsexuels. Si jusqu'ici la différence des sexes doit beaucoup au symbolique et à ses bipartitions, à l'imaginaire qui fixe les rôles, elle appartient en dernier ressort, pour ce qu'elle représente d'incontournable, au registre du réel, c'est-à-dire qu'elle est de l'ordre de cet irréductible contre quoi on peut bien se cogner sans fin la tête. Le transsexualisme changerait-il à cet égard son statut?
C'est en tout cas ce dont rêvent les médecins et les juristes qui, par vocation, ont affaire au fantasme d'un pouvoir qui ne connaîtrait pas de limites, pouvoir de mettre en échec la mort — cet autre réel — pouvoir de faire la loi, de légiférer, sans faille et sans reste, la réalité humaine. Le transsexualisme répond au rêve de reculer, voire d'abolir les limites qui marquent la frontière où commence le réel.
 »

Au passage, les médecins et les juristes en prennent aussi pour leur grade...



Ils se critiquent entre eux.

Colette CHILAND, (1997), p. 127, « Il arrive que des patients ouvertement psychotiques et délirants viennent demander une réassignation, mais c'est l'exception et non la règle, contrairement à ce que laisse entendre le livre collectif récemment publié par l'Association Freudienne Internationale, Sur l'identité sexuelle. A propos du transsexualisme; les cas de transsexualisme MF qui y sont rapportés sont tous des cas de psychose, en conformité avec la thèse de Lacan que le transsexualisme est une psychose. »

En bref, il n'y a rien de scientifique dans tout cela. Pour une revue plus précise de la question, voir Jean-Luc SWERTVAEGHER (1998), pp. 50-61, et la partie Quand la théorie disqualifie les personnes transsexuelles, pp. 61-64 .


L'apport de Robert J. STOLLER, psychanalyste américain, sur l'identité de genre n'est pas accepté par l'ensemble des psychanalystes, entre autres les lacanniens. Cependant, certains les reprennent à leur compte, c'est le cas de Colette CHILAND.

Robert J. STOLLER (1985), pp. 35-42, dégage l'identité de genre en se basant sur sa clinique et par analogie à la différenciation sexuelle biologique. Dès la naissance, le bébé est imprégné dans l'univers maternel féminin. Si une trop grande proximité de la mère, (fusion merveilleuse), n'est pas interrompue par le père, le garçon ne peut pas développer sa masculinité. Il s'identifie à la mère et reste féminin. La mère, souvent déçue d'être une femme, aurait préféré être un homme. Ce bébé, toujours beau, devient son phallus. Elle a des contacts prolongés peau à peau avec lui[10]. Les cas princeps de Stoller sont extrêmement rares. Dans Recherche sur l'identité sexuelle, (1968), il parle d'enfants transsexuels. Dans Masculin ou féminin? (1985), il rectifie en précisant qu'il s'agissait de garçons féminins et non de garçons transsexuels, que le terme transsexuel n'était pas adapté à sa clinique. Il ne pouvait pas prédire ce que deviendraient ces enfants. Il n'avait pas non plus d'information sur ce que ses anciens patients étaient devenus une fois adultes. Ces enfants présentaient une thématique “transsexuelle”. Ils disaient qu'ils étaient une fille, qu'ils allaient devenir une fille, ils cachaient leur sexe, n'avaient que des préoccupations de filles... Selon Stoller l'identité de genre se développe dans la première année. Il ajoute que cette théorie s'intègre sans problème dans la théorie psychanalytique.

Le premier amour du garçon est hétérosexuel, mais sa masculinité future est menacée par la fusion avec sa mère. Ce n'est qu'après des mois qu'il devient progressivement nettement séparé de sa mère. La qualité du noyau de l'identité de genre du garçon dépendra de la façon dont la mère va le laisser se séparer d'elle et la rapidité de cette séparation. La fille a l'avantage de baigner dès le départ dans la féminité, son identité de genre sera moins fragile que celle du garçon. La castration, l'envie de pénis, l'Oedipe, restent respectivement des étapes ultérieures du développement. Les hommes ont du mal à être tendres car ils craignent la fusion primitive qui pourrait mettre en péril leur masculinité. Chez les filles, trop de père et pas assez de mère[11] aboutirait au résultat inverse, à savoir une masculinité. Les troubles de l'identité de genre ainsi que certaines perversions ne sont pas le résultat d'un traumatisme, mais celui d'une absence ou d'une insuffisance de traumatisme, de conflit et de frustration.

Claude CREPAULT (1997), sexologue canadien, pp. 20-63, va plus loin dans la théorie que Stoller. Je le résume ici car c'est essentiellement de théorie psychanalytique dont il nous parle. Il utilise l'analogie avec le développement embryologique sexuel. L'androgène et la réception tissulaire à celui-ci permettent le développement de la mâlité. Sans cela, l'embryon se développe dans le sens femelle. Il fait l'hypothèse que le développement sexuel postnatal est aussi régi par un principe actif, les garçons ayant plus de ce principe que les filles. C'est ce principe qui permettrait le développement de la masculinité. La protoféminité est la féminité originelle pour les deux sexes, comme la protofemelité l'est pour l'embryon. C'est encore une hypothèse non scientifique. Je reproduis ici la figure 3 (p. 61).

Analogie entre développements sexuels prénatal et postnatal



Après cette protoféminité ou féminisation initiale, l'enfant est dans un état de fusion avec la mère. Toute sa vie l'humain cherchera à retrouver le lien fusionnel primaire. Cette recherche est une force biopsychique maximalisée ou minimalisée par l'histoire personnelle. L'individuation étant nécessaire à la maturation, une force interne (comme une pulsion) pourrait l'activer. C'est l'agressivité. Il distingue quatre formes principales d'agressivité. L'agressivité de préservation (préserve l'intégrité physique), l'agressivité d'affirmation (favorise l'individuation), l'agressivité de destruction (manifestation de la haine qui se confond avec l'hostilité), l'agressivité phallique (ensemble des conduites dominatrices et montrant la puissance virile). Cette dernière peut être fondée à travers la force physique ou le symbolisme (le pénis devient phallus, ou encore plus symbolique: la gestuelle, l'habillement, le choix de l'automobile).

Le complexe fusionnel est l'état conflictuel engendré par le besoin de fusion qui s'oppose au besoin d'individuation. Cette dernière génère une anxiété de séparation et d'abandon. En retournant à la fusion maternelle, une autre menace survient: la disparition de son individualité. Cela génère une anxiété de réengloutissement. Pour surmonter ces deux anxiétés, l'enfant fait des allers-retours entre la fusion et l'individuation. Ce va-et-vient traduit toute l'ambivalence de l'enfant. Après plusieurs essais d'éloignement et de rapprochement, les anxiétés d'abandon et de réengloutissement s'atténuent. Les intensités des besoins diffèrent selon les individus, probablement en liaison avec des facteurs d'ordre constitutionnel et des facteurs externes. Une personne a liquidé son complexe fusionnel quand elle est capable de s'individualiser, (identité personnelle stable et séparée de sa mère), sans craindre d'être abandonnée.

A la protoféminité initiale se grefferait peu à peu une masculinisation secondaire à travers l'identification paternelle. L'identité de genre se développerait ensuite. Pour les filles, c'est plus simple, elles n'ont pas à se désidentifier de la mère[12]. Dans les deux cas, le complexe genral nucléaire vient se surajouter au complexe fusionnel. Je reproduis ici la figure 1 (p. 46), suivie de la figure 2 (p. 54).

Le complexe genral nucléaire chez le garçon

Le complexe genral nucléaire chez la fille



Claude CREPAULT voit l'identité de genre comme reposant sur l'acceptation consciente de sa réalité corporelle, sexe compris[13]. A un niveau inconscient, la personne peut exagérer un sentiment d'appartenance à un sexe pour cacher une identité contraire. Il suffit de penser à l'homme très masculin (identité révélée), mais qui se sent féminin intérieurement. La personne peut même en arriver à se duper elle-même.

J'ai déjà rencontré cela chez des personnes dites “transsexuelles”. Elles ont un passé d'homme viril, ne permettant pas de penser qu'elles se sentaient femme. Elles se sont souvent mariées et ont assumé une vie de couple hétérosexuel. La plupart ont eu des enfants qu'elles ont élevés en jouant correctement le rôle du père qu'elles étaient censées être. Nombreuses sont celles qui se sont noyées dans le travail pour ne pas penser, ainsi la question identitaire était mise sous le boisseau. Ce sont souvent des événements de vie, tels que le décès d'un proche, un accident grave, un divorce, la perte d'un emploi, etc., qui leur font prendre conscience de leur erreur.

Pour Claude CREPAULT, l'anxiété de démasculinisation (perte de l'identité masculine) est plus profonde que l'angoisse de castration et elle découle principalement de la relation à la mère. L'angoisse de castration et le complexe d'Oedipe viennent s'ajouter à la suite du complexe genral nucléaire. L'agressivité phallique semble être le mode de défense le plus courant contre l'anxiété de démasculinisation. Cette dernière anxiété renvoie à la crainte de ne pas être capable de devenir masculin, de ne pas être à la hauteur. Elle est à l'origine de la plupart des troubles d'orientation sexuelle[14] et dans bon nombre de sextoses masculines (manque de désir, troubles érectiles et éjaculatoires). Pour lui, l'homosexualité est un trouble de l'attirance affective et sexuelle.

La fille a l'avantage de ne pas avoir à changer d'objet d'identification. Elle n'a pas de difficulté pour acquérir sa féminité, mais elle aura plus de mal à se différencier de sa mère. Elle s'identifie aussi partiellement au père et acquiert une certaine masculinité qui facilitera son individuation. La fille a aussi son anxiété de déféminisation (perte de l'identité féminine), elle craint de ne pas être à la hauteur, de ne pas être suffisamment désirable, maternante, de devenir une victime.

Evidemment, idéalement dans les deux cas (fille et garçon), les parents doivent être une “bonne” mère et un “bon” père...

A la vue de tout ceci, nous ne sommes pas plus avancés pour comprendre le “transsexualisme”. C'est encore et toujours la faute des parents ou/et de l'intra­psychique des personnes concernées.

4.3.  Les courants sociologiques

On a longtemps cru que la féminité et la masculinité étaient les deux extrêmes d'une même échelle. Ces deux notions étaient opposées, et l'on était soit masculin, soit féminin. Ces notions étaient rattachées au sexe, il n'y avait que des hommes masculins et des femmes féminines. Cette dichotomie des sexes a entraîné une division du travail et une division des rôles liés au sexe. Le type d'éducation renforçait les rôles sexués.

Ces notions ont ensuite évolué grâce aux nombreuses études faites, surtout aux USA, à l'aide d'échelles de mesure comme le BSRI (BEM Sex Role Inventory) de Sandra L. BEM, (1974). Ce questionnaire sur la féminité et la masculinité est composé de soixante items, vingt féminins, vingt masculins et vingt neutres, il est validé aux USA. Il a été traduit en français par des canadiens, Maryse LAFLEUR et Michel ALAIN, (1992), puis retravaillé et adapté à la population française, K. GANA, (1995). On trouvera en annexe C les soixante items du BSRI de Sandra L. BEM.

SCHEMA DES REPARTITIONS DES TYPES DE GENRE AU BSRI

Masculins = masculin seul (ce sont des hommes).
Féminins = féminin seul (ce sont des femmes).
Androgynes = masculin et féminin (ce sont des femmes et des hommes).
Indéterminés = ni masculin, ni féminin (ce sont des femmes et des hommes).


Le résultat de ces enquêtes a abouti à une nouvelle définition de l'identité sexuée. La féminité cohabite avec la masculinité, ce qui donne deux échelles différentes qui se croisent. Elles ne sont plus dépendantes du sexe, on peut être un homme féminin, une femme masculine, un homme androgyne...

Il y a deux modèles: le modèle traditionnel où l'on oppose féminité et masculinité et le modèle moderne où l'on associe les deux.

SCHEMA DES REPARTITIONS DES MODELES TRADITIONNEL ET MODERNE

Traditionnels = masculin ou féminin, mais pas les deux.
Modernes = masculin et féminin (androgyne), ou ni masculin, ni féminin (indéterminés).



Toutes les études confirment que la féminité cohabite plus ou moins avec la masculinité. Il s'agit uniquement d'études sociales. L'identité sexuée montrée reflète le type de société. Mais ces notions n'ont pas la même valeur en Afrique, Asie... Je pense que ces notions évoluent avec la société. Les mêmes études faites en 1900 ou en 2010 ne donneraient probablement pas les mêmes résultats.

Parfois les psychanalystes et les sociologues se rejoignent. Colette CHILAND arrive à la même conclusion en évoquant Margaret MEAD.

Colette CHILAND, (1999), p. 38, « On connaît la phrase de Simone de Beauvoir dans Le deuxième Sexe: «On ne naît pas femme, on le devient.» Propos tout à fait pertinent, mais qu'il convient d'appliquer aux hommes aussi. On naît mâle ou femelle (ou intersexué), on devient homme ou femme. Un homme, c'est un mâle qui se veut masculin et qui, pour être reconnu tel, se conforme, au moins en partie, aux critères de la masculinité de sa société. Une femme, c'est une femelle qui se veut féminine et qui, pour être reconnu telle, se conforme, au moins en partie, aux critères de la féminité de sa société.
Les critères de la masculinité et de la féminité varient d'une culture à l'autre. Ils portent sur l'apparence, les vêtements, les attitudes, les conduites, le langage, les sentiments qu'on est censé éprouver, les caractéristiques psychologiques qu'on est censé avoir, les activités auxquelles on est considéré apte, le statut dans la société (politique, économique, juridique, religieux). Aux deux extrêmes, la guerre est presque toujours faite par les hommes; l'enfantement est biologiquement le fait des femmes, et les hommes peuvent tout au plus le mimer dans la couvade. Pour tout le reste, on trouve toujours une société pour déclarer masculin ce qu'une autre considère comme féminin. La démonstration en a été faite par Margaret Mead, dans L'un et l'autre sexe[15]
. »

4.4.  Le courant ethnopsychiatrique

Le concept d'ethnopsychiatrie est de Georges DEVEREUX, tandis que la méthode et la création du dispositif ethno-clinique sont de Tobie NATHAN. Ce dispositif est exposé dans NATHAN (1993 et 1994).

L'échec de la psychanalyse et de la psychiatrie à définir le syndrome de Benjamin m'a conduit à me tourner vers l'ethnopsychiatrie. Non que je les rejette, mais je les trouve limités comme outils de recherche. Elles conservent, à mes yeux, tout leur intérêt comme outils thérapeutiques pour certaines personnes mais restent inadaptées pour d'autres. Tobie NATHAN (1997) et Françoise SIRONI (1997) donnent une définition complémentaire de l'ethnopsychiatrie.

Tobie NATHAN (1997), pp. 13-14, « J'appellerai ethnopsychiatrie:

1) Une discipline qui se donne pour objet l'analyse de tous les systèmes thérapeutiques, sans exclusive ni hiérarchie, qu'ils se revendiquent «savants» ou qu'ils se présentent comme spécifiques à une communauté — ethnique, religieuse ou sociale. L'ethnopsychiatrie se propose de les décrire, d'en extraire la rationalité propre et surtout de mettre en valeur leur caractère nécessaire. Cette discipline revendique une scientificité spécifique du fait que, envisageant les systèmes thérapeutiques comme la propriété d'un groupe, elle cherche à démontrer ses hypothèses en inventant des méthodes permettant aux représentants de ces groupes de se prononcer sur leur validité.

2) Une discipline qui se propose d'éprouver les concepts de la psychiatrie, de la psychanalyse et de la psychologie aux risques des théories des groupes dont elle étudie les dispositifs thérapeutiques. Elle ne prend donc pas parti dans la querelle opposant les tenants d'une validité universelle des concepts psychanalytiques, des entités nosographiques de la psychiatrie, des concepts psychanalytiques, des concepts issus des recherches en psychologie cognitive et les tenant d'un relativisme culturel. Elle se contente d'inventer des méthodes destinées à mettre ces théories à l'épreuve des réalités culturelles et cliniques qu'elle observe.

3) Une pratique clinique innovante qui tire les leçons des hypothèses et des conclusions des points (1) et (2), décidant d'intégrer dans son dispositif:
a/ les solutions techniques qu'elle a su identifier dans son investigation des systèmes thérapeutiques.
b/ les innovations auxquelles elle est parvenue dans sa discussion des concepts de la psychiatrie, de la psychanalyse et de la psychologie.
c/ des évaluations spécifiques se référant tant aux normes habituelles de la rationalité scientifique qu'à celles des groupes et des communautés dont sont issues les personnes qu'elle prend en charge.

Cette pratique clinique est destinée à intervenir dans des situations de désordre que l'on peut considérer psychologiques, sociaux, culturels ou institutionnels. »


Françoise SIRONI (1997), pp. 45-47, « L'ethnopsychiatrie en tant que méthode clinique

Les fondements de la méthode clinique telle qu'elle est contenue dans ce que l'on appelle communément l'approche ethnopsychiatrique reposent sur les principes généraux suivants:

- le premier principe restaure pleinement l'observation comme préalable à toute étude clinique et à toute intervention d'ordre thérapeutique. «Préalable» doit être entendu au sens de principe «de fondation», tant il est évident que l'observation est présente tout au long d'une intervention clinique, d'un parcours thérapeutique. Toute rencontre est d'emblée thérapeutique, car toute rencontre génère des effets immédiats parmi tous les protagonistes de la rencontre. Restaurer l'observation comme principe de fondation contraint le clinicien ou le chercheur à se dépouiller de toute tentation de penser a priori son objet d'étude et de l'enfermer de ce fait dans des catégories pré-existantes.

- le deuxième principe contenu et fondateur de la méthode clinique ethnopsychiatrique, c'est l'obligation faite au clinicien et au chercheur de penser les catégories pré-existantes qui définissent jusqu'alors le cadre d'appréhension de l'objet d'étude. Penser les catégories pré-existantes signifie étudier leur mode de fabrication en tant qu'objet, étudier leur pertinence, leur validité et leur limitation eu égard à l'objet d'étude qu'elles font voeux de contenir. L'observation d'un champ clinique ou d'une population permettra soit de valider les catégories pré-existantes, proposant alors une généralisation des savoirs qu'elle fabrique, soit d'invalider ces catégories pré-existantes. Ce dernier cas de figure contraindra à prendre des risques, à s'exposer, à se rendre visible, à fabriquer de la pensée.

- Le troisième principe qui caractérise la méthode clinique ethnopsychiatrique c'est qu'elle prend comme angle d'approche privilégié l'action du thérapeute, celle du clinicien comme celle du chercheur. Ce principe permet alors de construire une pensée, voire même une théorie, qui part de l'action du thérapeute et non plus de la prétendue nature du patient. Ce principe est le seul qui permet de construire une véritable théorie de l'intéraction. Comment penser l'action d'un tiers à partir d'un système théorique, psychanalytique qui prend en compte la nature du sujet? En privilégiant l'action du thérapeute, la méthode ethnopsychiatrique le contraint à penser son action sous forme de recettes: «J'ai fait ceci, et ceci provoque cela chez le patient».

- Le quatrième principe est décrit par Tobie Nathan dans son article intitulé «Pas de psychiatrie hors les cultures» [16]. Il propose de soumettre nos «interventions» en sciences humaines à l'expertise des personnes et des groupes réels, ceux que nous prétendons décrire, comprendre et analyser. Ce principe invite le chercheur en sciences humaines à ne pas produire d'énoncé sur les personnes sans participation effective et «contradictoire» des «sujets-objets-de-discours», à la fabrication de l'énoncé. Ceci éviterait à la psychologie clinique notamment, de produire des énoncés invérifiables du fait qu'ils sont produits par les seuls cliniciens, thérapeutes ou chercheurs et du fait qu'ils sont issus de dispositifs thérapeutiques qui n'ont aucun témoin, comme c'est le cas notamment dans les cures psychanalytiques et dans les psychothérapies d'inspiration analytique. Le mot «culture» serait alors, pour Tobie Nathan, une façon de légitimer les connaissances des autres et ceci permettrait de faire, enfin, une anthropologie qui soit véritablement symétrique, du fait qu'elle contraindrait le chercheur à confronter «loyalement» les savoirs provenants d'univers hétérogènes. «Réhabiliter le mot culture», conclut Tobie Nathan, «c'est soumettre les chercheurs en sciences humaines à l'expertise de ceux qu'ils décrivent. Voilà qui constitue, à mon sens, un programme passionnant sur le plan théorique et comportant de nouveaux enjeux éthiques majeurs.». »


Certains psychanalystes partagent cet avis sur la production de savoirs et de données vérifiables. Robert J. STOLLER (1985), p. 272, « Il est préférable pour nous de nous souvenir que les questionnaires et les statistiques sont hasardeux dans certaines circonstances, qu'il y a un prix à payer quand nous essayons de mettre en garde les gens contre des réponses rapides à des questions délicates. Quiconque en vient à connaître les autres, en les traitant ou en vivant avec eux, a un certain sentiment de leurs attitudes au fur et à mesure que la question s'approfondit. Mais les chercheurs n'ont généralement pas le temps, l'intérêt ou — parfois — la capacité de laisser grandir l'intimité et la confiance. Le défi est d'obtenir de bonnes données plus rapidement, et cependant de ne pas vicier les résultats.

[...] Ne devrions-nous pas alors, pour le bien de la science, voir quels sont les mobiles — non pas simplement les tables — de tous les chercheurs (des analystes aux statisticiens) qui étudient des attitudes chargées de valeurs. Pouvons-nous soupçonner que nos collègues commencent parfois par les réponses? Le «changement de sexe» n'est-il pas un traitement facilement contaminé par des croyances personnelles et professionnelles, des engagements, des angoisses, des défenses? Nous ne devrions pas prétendre que ces problèmes ne peuvent pas s'infiltrer à chaque étape de notre travail. »

Et pp. 285-286, il ajoute à propos des méthodologies et des chercheurs:

« Cela s'est produit, à mon sens, parce que, sous les controverses visibles sur la recherche et le traitement, existent de vieux problèmes moraux bien enracinés. Que l'on nous fixe à un pléthysmographe et que l'on observe l'affolement des cadrans lorsque nous entendons «homosexuel», «bisexuel», «hétérosexuel», «fétichiste», «promiscuité», «masturbation», «rapport sexuel», «pénis», «vagin», «seins», et même «cheveux». Jusqu'à ce que nous admettions les problèmes moraux que les chercheurs sur le sexe apportent dans leurs laboratoires et leurs cliniques, il sera très difficile d'ajouter foi aux données. Mais n'en est-il pas ainsi pour beaucoup du corps de connaissance du psychiatre, bien au-delà de ces problèmes de sexualité? Ne sommes-nous pas tous conscients du risque infini de voir la moralité personnelle corrompre l'objectivité? Voici des items issus de notre vocabulaire de travail, langage transpercé de jugements moraux: «forces de l'égo», «psychopathie», «perversion», «psychose latente», «narcissisme», «masochisme», «compulsion», «alcoolisme», «formation de réaction», «identification à l'agresseur», «primitif», «schizoïde», «jugement médiocre», «infantile», «érotique anal», «contre-phobique», «résistance», «déni», «transfert négatif», «faible tolérance à la frustration», «alliance thérapeutique», «hystérique», «passif», «agressif», «névrotique». Qu'en est-il même de «Docteur» ou «patient»? Notre lexique est un lexique «scientifique» qui est facilement utilisé à tort afin de dissimuler l'évaluation personnelle et honteuse d'un patient de la part d'un thérapeute. [...]

Nous aimons certains de nos patients et en détestons d'autres (et souvent, aimons et détestons le même patient), et nous traduisons ces convictions, parfois à juste titre, en «traitable» ou «non traitable», «pronostic favorable» ou «pronostic réservé». Aux patients qui présentent quelque aspect de notre idéal du moi, tel que courage, honnêteté, capacité d'aimer, on pardonnera beaucoup de leur pathologie; ceux qui nous provoquent doivent supporter notre courroux bien que nous puissions être trop bien élevés, insensibles ou inconscients pour l'exprimer ouvertement. La moralité est peut-être le plus rigide des contre-transferts. »

4.5.  Le groupe de recherche sur la “transsexualité”

Je suis arrivé dans le groupe de recherche début 1998. J'ai eu connaissance de son existence lors d'un cours de licence. Pour moi ethnopsychiatrie signifiait une spécialité par rapport aux patients migrants. Je n'avais donc pas imaginé y avoir recours.

Tout de suite je me suis trouvé à l'aise au Centre Georges Devereux[17]. Pour la première fois, des personnes pouvaient savoir qui j'étais et me considérer naturellement comme un homme, comme quelqu'un de “normal”. Ils ne détenaient pas un “savoir” sur les personnes dites “transsexuelles”.

Le “groupe (de recherche) trans” créé et dirigé par Françoise SIRONI se réunit une fois par semaine. Il discute des théories, des “cas” rencontrés, des lectures, participe à des colloques... Il reçoit en consultation de recherche des personnes concernées par la question “transsexuelle”, que ce soit celles qui font le parcours, celles qui s'interrogent sur elles-mêmes, ou celles qui s'occupent de cette question professionnellement ou dans des associations. Le dispositif est celui de l'ethnopsychiatrie[18]. Les personnes sont reçues en groupe. Habituellement, les consultations comportent un ou plusieurs thérapeutes, des stagiaires étudiants de troisième cycle (ou pour de rares exceptions en maîtrise), des représentants du monde des personnes qui viennent consulter et, si possible, des familles.

Actuellement le groupe de recherche est composé de Françoise SIRONI, Lucien HOUNKPATIN, Jean-Luc SWERTWAEGHER, (psychologues), Annick DOLEDEC et moi-même (stagiaires). Dans le groupe, je suis à la fois stagiaire apprenti psychologue et représentant du monde “transsexuel”. Ce n'est pas une position toujours simple car je dois séparer l'associatif de la recherche.

Les personnes ou institutions qui contactent le groupe le connaissent par les institutions, les associations, le bouche à oreille.

4.6.  Le diagnostic de “transsexualisme”

Actuellement et depuis une vingtaine d'années, en France, le diagnostic de “transsexualisme” relève du psychiatre. Il se fait par élimination des troubles proches par la symptomatologie, Jacques BRETON (1985) pp. 59-76. C'est ce qu'on appelle un diagnostic différentiel. Les candidats à la chirurgie de redétermination sexuelle ne doivent pas présenter de pathologie comme la psychopathie, la schizophrénie, la paranoïa, ni de délire. Pour le diagnostic, les psychiatres se font aider par des psychologues cliniciens qui font passer aux personnes concernées par le syndrome de Benjamin des tests projectifs (Rorschach, TAT), une échelle de féminité masculinité (MMPI, Minnesota Multiphasic Personnality Inventory) et un test de niveau intellectuel (Benois-Pichot)...

Plusieurs personnes “transsexuelles” m'ont dit avoir orienté leurs réponses aux tests et les craindre. Voir l'entretien n°4, annexe G, la partie sur les tests, dont voici un extrait:

« A propos du Rorschach et de tous les tests psychologiques qu'on nous fait subir, on travestie complètement les réponses. On ne va pas donner des réponses qui sont susceptibles de laisser penser certaines choses au psychologue. On va donner des réponses très softs ou, je dirai, qui sont très très loin d'un caractère sexuel ou quoi que ce soit. Je me souviens, dans TAT, qu'il y avait une scène[19] où ma première idée c'était un viol ou quelque chose comme ça, c'est évident que je n'ai pas dit ça. Je ne sais plus ce que j'ai raconté, si je crois que j'ai raconté «le type rentre de son travail, il est fatigué, sa femme l'attend tout simplement au lit», quelque chose de très très soft.
[...]
Par contre, ce qui parait hallucinant, c'est le test, je ne sais plus comment il s'appelle, c'est une multitude de questions à classer en “oui” ou “non” et au milieu “ne sait pas”, “peut-être”. Et moi, effectivement, d'abord j'ai mis énormément de temps à répondre à ces questions. Tu avais des questions du genre: «est-ce que vous êtes constipé?» Des questions aussi con que ça! Tu vois.
[...]
Je me souviens que les tests, c'est la chose qui m'avait mis le plus mal à l'aise. J'étais très angoissé par le fait que la psy pouvait dire n'importe quoi... Tout interpréter selon ses désirs. J'avais l'impression d'être, et j'étais à la merci d'une mascarade institutionnalisée; je parle évidemment du “pouvoir psy”.
 »

De ce fait, les résultats de ces tests ne me semblent pas fiables. Je laisse donc cette partie du diagnostic de côté, la considérant comme non pertinente.

L'objectif des psychiatres est de s'assurer que l'état du patient sera amélioré par le traitement. Tant qu'ils n'en sont pas sûrs, ils s'abstiennent de tout traitement. Ils s'informent sur l'attirance affective et sexuelle des candidats.

Jusqu'à récemment, les “transsexuelles” (homme vers femmes) lesbiennes (attirées par des femmes) n'étaient pas acceptées. Pour la plupart des psychiatres, il faut que les personnes soient hétérosexuelles après l'opération. D'un autre côté, si elles sont homosexuelles avant les traitements médicaux (hétérosexuelles après), on leur dit qu'elles n'assument pas leur homosexualité. Il faudrait savoir! Le sexe psychologique, (sentiment d'être femme ou homme), n'est pas l'attirance affective et sexuelle (désir pour l'autre).

De même, les “transsexuelles” prostituées sont refusées. Comme si la prostitution était liée au sexe psychologique! Commençons par donner des papiers d'identité et un numéro de Sécurité Sociale en accord avec l'apparence physique des personnes dites “transsexuelles”, et une bonne partie de celles qui n'ont pas choisi de se prostituer quitteront cette activité.

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Notes:

[8]  Etats-Unis d'Amérique. L'Amérique étant un continent, tous les autres pays et habitants de ce continent peuvent aussi être appelés “américains”. C'est un excès de langage que d'utiliser ce terme pour les USA.

[9]  C'est moi (T.R.) qui souligne. Quelle efficacité!

[10]  Je n'ai jamais rencontré une telle configuration chez les personnes dites “transsexuelles” que j'ai vues. J'ai du mal à concevoir une mère tenant des heures durant son bébé contre elle, tous les deux étant nus (contact peau à peau).

[11]  Ce n'est le cas, ni de ceux qui m'ont parlé de leur milieu familial, le père était plutôt absent que trop présent.

[12]  Mais il n'explique pas pourquoi, ni comment des filles s'identifient à leur père.

[13]  Homme masculin ou femme féminine, reconnaissance de son sexe et des rôles correspondants et hétérosexualité.

[14]  Le terme est de lui. Je lui préfère celui d'attirance affective et sexuelle.

[15]  Elle en précise les références en note 2, p. 181: « Margaret Mead (1948), L'un et l'autre sexe, Paris, Denoël/Gontier, 1966. »

[16]  Elle ajoute en note 5, « Voir T. Nathan «Pas de psychiatrie hors les cultures», paru dans le journal Libération daté du 30 juillet 1997. »

[17]  Centre Georges Devereux - Université de Paris 8 - 2, rue de la Liberté - 93526 Saint-Denis Cedex 02. (Centre universitaire d'aide psychologique.)

[18]  Décrit par ailleurs dans plusieurs ouvrages de Tobie Nathan, le fondateur de ce dispositif ethno-clinique.

[19]  TAT, planche 13 MF: au premier plan, un homme debout, habillé, le bras levé devant les yeux, tourne le dos à une femme (au second plan) couchée sur un lit, la poitrine dénudée.

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Mis en ligne en juillet 2002. Mis à jour le 05/04/2004.



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