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ANNEXE G



INTERVIEW N° 4

EVRARD

NOUVEL HOMME




L'interview d'Evrard a eu lieu à son domicile. Après l'entretien nous avons bavardé de choses et d'autres, et nous en venons à parler des tests de Rorschach et du TAT qu'il me restait à valider en septembre. Il m'explique comment il les avait abordés. Avec son accord, j'ai enregistrer ce passage. Mais j'ai oublié que j'avais rembobiné la cassette et j'ai réenregistré par dessus l'interview. C'est après cette seconde partie que je m'en suis aperçu. Nous avons recommencé la partie de l'entretien qui était écrasée. Cette seconde version est un peu moins bonne que la première et un peu plus courte. Mais tous les éléments y sont restitués. L'interview est donc composée de deux parties que j'ai remises dans l'ordre. Nous avons revu ensemble la totalité de l'interview.

Première question, quand tu as rempli le questionnaire qu'est-ce que ça a fait pour toi, enfin qu'est-ce qui s'est passé dans ta tête ?

Donc, je disais... Rien de spécial, ça m'avait même amusé. Que je n'étais pas spécialement concerné par le questionnaire vu qu'il n'y avait pas de différence entre les trois phases. Je ne pouvais pas répondre à la troisième phase, mais n'ayant pas d'expérience sexuelle, la première et la deuxième réponses étaient les mêmes.

Est-ce que tu peux me parler de ta sexualité à la période que tu veux, aux périodes que tu veux, me dire ce que tu veux sur le sujet ?

Je disais que je n'avais pas de sexualité parce que je n'envisageais pas d'avoir du plaisir, enfin de me servir du sexe que j'avais, qui n'était pas le mien. Je n'avais pas recours à la masturbation, pour la même raison. Au niveau sentiment, j'avais mis mes sentiments de côté ces derniers temps et je n'avais rien fait pour, je dirais, rencontrer quelqu'un ou tomber amoureux, donc la question ne s'est pas posée. Peut-être que si j'avais rencontré quelqu'un les choses se seraient peut-être passées différemment. J'étais assez frustré de la situation pour ne pas avoir l'impression de frustrer ma partenaire.

Tu avais parlé de l'action des hormones.

Il est évident qu'on sent une différence avec le traitement hormonal. C'est là qu'on peut comprendre les envies sexuelles masculines. Effectivement, là c'est vraiment la testostérone qui joue, mais, bon, ça se surmonte, comme tout, hein ! C'est une question de volonté et de maîtrise de soi. Mais c'est ce qui fait que j'ai toujours fait en sorte d'aller très, très vite, de terminer mon parcours le plus vite possible, c'est ce qui m'a poussé.

Est-ce que tu as recours à la masturbation ?

Non... Non, parce que ça revient à ce que je disais, ça revient à accepter un sexe qui n'est pas le mien.

Ah oui, c'est vraiment sans sexualité ! C'est quand même rare... J'imagine que, même si tu ne te masturbes pas, tu as peut-être parfois des rêveries, érotiques ou pas du tout ?

Oui, des rêveries, oui. Des rêves, je ne crois pas, enfin du moins je n'en ai pas le souvenir.

Je ne parle pas des rêves, mais des rêveries conscientes.

Mais des rêveries, oui, bien sûr. J'en avais avant le traitement hormonal, j'en ai toujours.

Est-ce que cela agit sur les sensations physiques, est-ce que cela te donne des sensations physiques ?

Oui...

Donc, c'est plus dur finalement pour toi de se contrôler du coup ?

Oui, par contre ce qui ne peut pas être contrôlable c'est, effectivement, les rêveries. Ça c'est ce que je ne peux pas contrôler. C'est même désagréable, dans le sens où des fois ça te prend un peu trop, ça prend un peu trop le champ de conscience. Durant un temps je prenais un traitement hormonal supérieur[1] à celui que je prends maintenant, et j'ai le souvenir qu'effectivement, j'avais encore plus de rêveries à ce moment là...

Qu'est-ce que tu pourrais avoir d'autre à me dire là-dessus ?

Et bien là-dessus... Je ne sais pas. Parce que sur moi... A ce niveau là...

Au niveau sentiments ou autres...

Au niveau sentiments... J'ai eu des sentiments, mais ça fait longtemps que je ne suis pas tombé amoureux. Donc, ça n'a pas causé de gros problèmes. Je dirai, c'est une chance. Mais est-ce que je ne me suis pas aussi préservé pour ne pas tomber amoureux. Par contre le problème c'est que... Je dirai, à force de, de mettre des barrières et de se fermer, il va falloir se rouvrir aux autres et ça, ce n'est pas évident. Ce n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire, c'est très dur. Parce qu'il faut débloquer des verrous et, je dirai, des systématismes. Et ça ce n'est pas évident. Mais il va falloir, en gros, il va falloir se mettre des coups de pieds au cul, mais corrects... Ça, je crois que s'ouvrir c'est le plus dur. Se fermer, ce n'est pas compliqué, en fait. Donc, c'est vrai que c'est ça, c'est la chose la plus dure. Et bien, sinon, je ne vois pas trop ce que je pourrais te dire d'autre...

Qu'est-ce que tu peux me dire sur ton attirance affective et sexuelle ?

J'ai toujours été attiré par les femmes et c'est toujours le cas. Mais je considère que la bisexualité est la plus libre et la plus enrichissante car elle se fiche des contingences sociales et sexuelles. On est plus attiré par une personne que par un sexe.

LES TESTS

A propos du Rorschach et de tous les tests psychologiques qu'on nous fait subir, on travestit complètement les réponses. On ne va pas donner des réponses qui sont susceptibles de laisser penser certaines choses au psychologue. On va donner des réponses très softs ou, je dirais, qui sont très très loin d'un caractère sexuel ou quoi que ce soit. Je me souviens, dans TAT, qu'il y avait une scène [2] où ma première idée c'était un viol ou quelque chose comme ça, c'est évident que je n'ai pas dit ça. Je ne sais plus ce que j'ai raconté, si je crois que j'ai raconté « le type rentre de son travail, il est fatigué, sa femme l'attend tout simplement au lit », quelque chose de très très soft. C'est comme un moment, il y avait une femme, je crois, qui était complètement accablée sur un divan [3]. Et, donc, j'ai résumé ça très très vite en disant que « c'était une personne qui avait un chagrin, mais bon, qu'elle allait se remettre très rapidement », pour ne pas, justement, la laisser penser [la psychologue] que j'étais quelqu'un qui me lamentait sur mon compte... Ce n'est que ça ! Pour Rorschach, à la rigueur, c'est le test où j'ai moins “triché” entre guillemets dans le sens où effectivement là je disais vraiment ce que je voyais, tout simplement parce qu'il n'y avait rien de spécial.

Tu peux citer un exemple ?

Il parait qu'il y a une planche où on voit des négresses qui jouent du tam-tam[4]. Ça je ne l'ai pas vue, je voyais autre chose.

Qu'est-ce que tu as vu alors toi à cette planche ?

Je ne m'en souviens plus.

A cette planche, je voyais Napoléon, la tête de Napoléon, et la psychologue, elle voulait absolument que je voie les deux personnes sur les côtés. Alors à un moment donné, au bout de, je ne sais pas, deux minutes, tu vois, elle me dit « mais là sur les côtés, vous ne voyez rien ? » Et c'est à ce moment là que je les ai vues et que je les ai décrites.

Mais ce que m'avait dit la psychologue, c'est que j'avais des réponses peu ordinaires. Je les ai simplement décrites comme je le faisais avec des oeuvres abstraites. Par contre, ce qui parait hallucinant, c'est le test, je ne sais plus comment il s'appelle, c'est une multitude de questions à classer en “oui” ou “non” et au milieu “ne sait pas”, “peut-être”. Et moi, effectivement, d'abord j'ai mis énormément de temps à répondre à ces questions. Tu avais des questions du genre : « est-ce que vous êtes constipé ? » Des questions aussi con que ça ! Tu vois.

Ou du genre « est-ce que dieu existe ? » ...

Mais, encore là, tu peux répondre selon tes croyances.

Moi, j'ai dit “je ne sais pas”, parce que vraiment, je ne sais pas si dieu existe. Si je mets “oui”, c'est une croyance, si je mets “non”, c'est une croyance aussi, donc je n'en sais rien. Mais c'est pareil, j'ai triché là aussi, quelque part. Ou du genre « tout le monde m'en veut », tu l'as remarquée celle là ?

Oh oui, il y avait des trucs hallucinants. Alors, évidemment, tu ne vas pas répondre, à moins d'être complètement parano et d'être con pour répondre “oui”. C'est le truc où tu réponds “non”. Et quand elle est revenue, j'avais une pile [grosse] comme ça de “je ne sais pas”. Donc, elle a repris les questions avec moi et c'est elle qui a mis “oui” ou “non” suivant ce que je lui formulais ou développais comme réponse.

Je me souviens que les tests, c'est la chose qui m'avait mis le plus mal à l'aise. J'étais très angoissé par le fait que la psy pouvait dire n'importe quoi... Tout interpréter selon ses désirs. J'avais l'impression d'être, et j'étais à la merci d'une mascarade institutionnalisée ; je parle évidemment du “pouvoir psy”.



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[1]Le traitement était plus fortement dosé.
[2]TAT, planche 13 MF : au premier plan, un homme debout, habillé, le bras levé devant les yeux, tourne le dos à une femme (au second plan) couchée sur un lit, la poitrine dénudée.
[3]TAT, planche 3 BM : une personne de sexe et d'âge indéterminé est affalée au pied d'une banquette. Dans le coin à gauche, se trouve un petit objet, parfois difficile à identifier. Il est souvent perçu comme un révolver. Le fait qu'il ne soit pas perçu ne constitue pas un scotome d'objet si la problèmatique à laquelle renvoit la planche est perçue.
[4]   Rorschach, planche III : de couleur noire, grise et rouge. La répartition des taches est bi-latérale. Sa configuration bi-latérale, c'est à dire ouverte, permet des réponses de représentation de relation et de détails.


Mis en ligne en juillet 2002. Mis à jour le 05/04/2004.