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ANNEXE F



INTERVIEW N° 3

AXELLE

NOUVELLE FEMME




L'interview d'Axelle a eu lieu à son domicile.

Première question, quand tu as rempli le questionnaire qu'est-ce que ça a fait pour toi, enfin qu'est-ce qui s'est passé dans ta tête ?

Moi, ce qui m'a gênée, ce qui peut m'avoir gênée, c'est le fait que ça parle de sexualité, qui est un truc qui m'est complètement étranger, ou je fais en sorte que cela me soit étranger. C'est genre tu ouvres le placard dont tu as fermé les portes pour te protéger parce que ça sent mauvais et d'un seul coup tu es obligée d'ouvrir les portes et tu te dis tiens finalement l'odeur me dérange vraiment. C'est un truc que vraiment j'essaie d'éviter au maximum. Autant cela ne me dérange pas chez les autres, tout ce qui peut être très sexuel... Quand ce sont les autres qui sont concernés, cela ne me gène pas, mais quand c'est pour moi, il est clair que cela me provoque une espèce de malaise. Et puis les questions à la fin, je pense que ce sont des questions que je ne me serais jamais posées, “qui est un homme”, “qui est une femme”. C'est aussi dur à expliquer que pourquoi une montagne est plus haute qu'une colline !

Est-ce que tu peux me parler de ta sexualité à la période que tu veux, aux périodes que tu veux, me dire ce que tu veux sur le sujet ? ... Ou de ta non sexualité.

Ce qui est plutôt le cas.

Qu'est-ce que ça donne, enfin qu'est-ce qui se passe pour toi ?

Qu'est-ce que ça a pu donner ? J'ai fait des tests pour savoir ce qui me convenait. Enfin j'ai fait des tests... Je me suis autorisée à me laisser aller en disant que bon... Pendant ces dizaines d'années de recherches où évidemment tu as le reflet de toi par rapport aux regards des autres. Pendant l'adolescence où tu es sensée, enfin en ce qui me concerne, tu es sensée avoir une apparence masculine et tu es attirée par les garçons. Dans l'esprit des gens avec leur simplicité, tu es un garçon de naissance et tu es attirée par des garçons : tu es homo et rien d'autre. Mais je ne me suis jamais retrouvée dans le fait d'être homo. Je me sentais fille et non lesbienne. Vas expliquer ça ! Alors, je ne sais pas comment ça s'analyse, je n'ai jamais cherché à le comprendre, mais justement, chez les homos, il y a une grande part d'extériorisation au niveau de la sexualité, alors que moi, comme je dis, « je suis restée coincée au moyen âge ». Il faut me faire la cour pendant 3 ans, il faut aller se promener dans les marguerites, faire du bateau, et cetera, et peut-être, pourquoi pas une suite, mais vraiment si on peut éviter, tant mieux. En fait, la première expérience sexuelle que j'ai eue, je devais avoir 17 ans, et c'est vraiment pas moi qui l'ai cherchée. A l'époque, je travaillais dans un hôtel restaurant, je faisais un stage par rapport à l'école hôtelière où j'étais. On était sensé dormir dans la même chambre et vraiment je me demandais ce que ce garçon me voulait. Pourtant, c'était très clair. Et en fait chaque fois que j'ai dû ou j'ai pu avoir une extériorisation sexuelle, je dirais, j'ai fait l'anémone de mer, parce que vraiment, comment est-ce que je pourrais dire ça ? Par rapport à la manière dont je me ressens, le fait d'avoir une activité sexuelle me prouve que je suis l'inverse, parce qu'anatomiquement et fonctionnellement cela aurait tendance à me prouver l'inverse de qui je pense être. Donc là, c'est un mal-être et c'est un non sens parce qu'à partir de là, tu te dis « qui a raison ? Est-ce que c'est mon corps par rapport à la manière dont il fonctionne, ou est-ce que c'est ce que je sens vraiment être ? » Et là, il y a un illogisme dans le fonctionnement. Ainsi, je me suis toujours interdit ça parce qu'alors déjà il y a les papiers d'identité, les gens, la police, les miroirs... Mais si en plus au niveau de la sexualité, qui est sensée être un moment de plaisir, je me provoque une espèce d'horreur affreuse en me disant « c'est en train de me dénier, de mettre au rencard tout ce que je peux penser de moi ». Ce n'est pas possible parce que, par exemple, comment je pourrais dire, tu vois, comme j'entends certaines qui disent « oui, mais c'est pas grave, on s'arrange avec, c'est un gros clito, je sais pas quoi », je veux dire, il ne faut pas trop se raconter d'histoires. Il y a quand même des logiques. Si je ne veux pas me raconter d'histoires, je suis sensée avoir un appareil sexuel masculin, donc si je l'utilise avec un homme, ce sera un rapport homosexuel. Mais est-ce que c'est aussi simple, aussi, parce que c'est après qu'on commence à se dire qui est l'homme, qui est la femme, comment, pourquoi, et cetera. C'est très compliqué. Je dois dire que je n'ai jamais eu d'expérience sexuelle pour l'expérience sexuelle. C'était toujours, peut-être, une finalité par rapport à un don de soi, par rapport à l'amour de l'autre, tu vois ce que je veux dire. Ce n'était pas « je vais aller sucer dans les chiottes ou me faire sauter parce que c'est génial, on s'éclate. » Et dieu sait si en travaillant dans des boites pendant des années, j'ai vu ça. Apparemment, il y a plein de gens qui s'en arrangent. Pour moi, ça fait partie d'un vrai don de soi par rapport à une acceptation, une reconnaissance et un vrai sentiment d'amour. C'est une finalité. J'ai pas envie de commencer par la fin du film. Les deux garçons avec qui j'ai vécu le plus longtemps, mis à part le dernier, il m'a semblé avec le recul, d'abord c'était des expériences platoniques, que j'étais pratique, en fait. On pouvait m'emmener au restaurant, on pouvait me présenter à la famille, mais en attendant, ils passaient leurs nuits dans des boites homos et ils sont devenus ouvertement homos après moi. Donc, est-ce que j'ai été un stratagème ou je ne sais pas quoi. En fait, la seule logique que j'aurais pu trouver par rapport à ma vie, c'est le dernier garçon avec qui j'ai vécu, qui, avant que je l'ai connu, vivait avec une fille, il a toujours vécu avec des filles, maintenant il vit avec une fille. Donc j'ai été, pour lui, une fille. Alors en même temps, je lui disais « jusqu'à quel point on peut se raconter des histoires ». Parce que même si effectivement, c'est touchant d'avoir cette reconnaissance. Moi, j'ai la sensation d'être une femme, l'autre me dit que je suis une femme, tout va très bien. Mais, sexuellement, il ne faut pas trop se la raconter. Alors, je ne sais pas, mais en même temps est-ce que... Je ne sais vraiment pas comment gérer cela... Quand je sentais que ça devait venir, en général, c'était deux bouteilles de rouge, tu joues avec mon cadavre, quand c'est fini, je pleure pendant une semaine, et ça n'a vraiment pas été des moments de plaisir. J'ai toujours été étonnée de voir cette espèce de béatitude que les autres ressentaient, des gens dans mon cas, par exemple, qui le vivent très bien. Et alors, le truc qui m'échappe et auquel je n'ai jamais pu participer, c'est le fait de se dire « je suis une femme avec un appareil sexuel masculin et je sodomise mon mari », ça c'est un truc qui me dépasse complètement. Autant je peux concevoir, dans une espèce de finalité ou dans un couple hétéro de base que la femme porte un godemichet pour sodomiser son mari parce que ça fait partie d'un jeu ou d'un fantasme, mais se dire « je suis une femme et j'ai enculé mon mec », ça... Moi ça m'échappe complètement parce que, qu'on le veuille ou non, normalement, ce ne sont que les hommes qui font ça. Alors j'ai entendu dernièrement quelqu'un, dont je tairai le nom, qui participe à des soirées multiples, je dirais, et qui prend du Viagra pour pouvoir retrouver cette virilité pour satisfaire ses partenaires. Alors là ... ça me dépasse.

Dans ce cas, il vaut mieux ne pas se faire opérer, je crois.

Alors autant, tout ce qui peut être sensuel, charnel, tendresse, ça va, à partir du moment où on s'occupe des parties de mon corps qui ont mis en évidence ce que je crois être, c'est à dire si on s'occupe de ma poitrine, du haut, de mon visage, de mes cheveux, mais il ne faut pas s'attaquer à tout ce qu'il y a entre le nombril et les cuisses, ça c'est clair, parce que là c'est le drame. Sinon, le reste ça va, parce que le reste me convient et correspond à une logique. Parce qu'en fait, quand on doit en arriver là, à essayer de toucher mon sexe... Ça me déstabilise parce que je me dis « alors l'autre est quoi et cherche quoi ». Parce que combien de fois, j'ai entendu dans les boîtes, des bars, ou des endroits plus ou moins glauques où j'ai travaillé, des clients qui venaient et qui ouvertement disaient « oui, la fille que vous m'avez passée, c'est pas une belle femme, elle n'a pas une grosse bite ! ». Je serai curieuse de savoir comment ils résument ça dans leur tête ? A la base, il est, quand même, rarement prévu que les femmes aient des bites, qu'on le veuille ou non. [Rires de nous deux.] Donc, je me dis que c'est quand même les autres qui ont un petit problème. J'avouerai que dans mes rarissimes expériences sexuelles, jamais ça n'a été un vrai moment d'abandon et de plaisir parce que cela me remet en cause, et que cela me gêne. Ça me gêne parce qu'après je me dis « cette activité tendrait à prouver que je suis quelqu'un d'autre », et moi, je n'ai pas la sensation d'être la personne qui correspondrait à ce détail physique, en fait. Alors, genre, le drame, comme tu le sais pendant très, très longtemps je n'ai pas pris d'hormone, alors, on ne sait pas pourquoi, ni comment, mais il s'avère qu'avec le peu que j'ai pris mon corps a travaillé et a correspondu à ce que j'attendais de lui, donc, j'ai cette espèce de poitrine suffisante, je dirais. Mais malheureusement, étant donné que le corps continue à travailler comme il était prévu qu'il travaille à la base, il y a donc, forcement, quelque part une fabrication d'hormones mâles, et alors ce qu'il peut m'arriver de pire, c'est les rares fois où il peut se passer une espèce d'érection ou quelque chose qui correspondrait. Alors ça... Encore une fois, je retourne dans le système de « bon, alors, si je fonctionne comme ça, je ne suis pas qui je suis », c'est l'éternelle remise en cause. J'ai fait pendant des années un tel combat interrogatif avec moi-même que je pense, maintenant, être en accord avec moi-même. Je me dis que ce putain de détail correspond à rien, et franchement, je pense en fait que ce sexe imbécile ne suffirait pas à prouver ou à définir qui je suis, mais de là à l'utiliser. Je ne correspond pas à ça. Il y a quand même tout le reste du corps, qui est quand même beaucoup plus important, il y a la majeure partie de la tête, qui me prouve le contraire... Je ne ressens pas d'être quelqu'un d'autre qu'une femme. Me dire que je dois être quelqu'un d'autre que moi, et c'est ce que j'ai essayé de faire pendant une certaine partie de ma vie, sur les conseils de la première doctoresse que j'ai vue où elle m'avait dit « vous vous coupez les cheveux, vous vous coupez les ongles, vous vous mettez des cravates, on va voir où vous en êtes. » Et là, j'ai eu l'impression d'être déguisée, ce n'est pas moi du tout, c'est clair. Alors, que la logique voudrait que... Il y a le sexe qui va avec, c'est par rapport à ça qu'on m'a définie à la naissance, je n'ai vraiment pas la sensation de correspondre à ce truc, c'est clair. Alors tant qu'il n'y a pas de d'activité sexuelle, tout va bien. Je me suis jamais sentie lesbienne non plus. Et les rarissimes fois de ma vie où j'ai pu essayer d'avoir des rapports, ce fut une catastrophe ! Comment je vais expliquer cela, parce que je pense toujours à l'image de l'autre qui dit « oui on s'arrange, après tout c'est juste un gros clitoris », froidement, comme ça je me dis, « jusqu'où on peut aller dans le délire ? » Et en fait, je me dis, que finalement... Est-ce que c'est un délire ou pas. Cette possibilité de transposition, justement, je l'ai vécue dans les rarissimes fois où j'essayais de me masturber, en fait, en m'imaginant que ce n'était pas mon sexe mais celui de l'autre. Donc, jusqu'à quel point on peut se dédoubler ou se leurrer ? En fait, quand je n'ai plus conscience que c'est moi, ce n'est pas un malaise. Mais il y a quand même une espèce de logique finale qui te dit tiens ! Et alors, « si c'était pas un autre !? » Là, re le drame ! Voilà globalement. Parce qu'en fait les rares fois, et vraiment tout ça est très, très rare chez moi, les rares fois où je peux flasher chez un mec, je me fais un tel film romantique et sentimental que, vraiment, tout ce qui est sexuel, pour moi, ce n'est vraiment pas prévu. Alors, je me dis que je ne sais pas si je pourrais m'autoriser ça. Il faudrait vraiment que je sois sûre du mec, d'être sûre qu'il m'aime, parce que cela correspond, encore une fois, à cet abandon de soi. Mais comment il me considère comment, lui, il gère ça... Ça fait tellement de questions, qu'en général, ils sont déjà partis avant qu'on en arrive là, donc ça va. Mais, très honnêtement, je ne sais pas. Tant qu'on s'attaque pas à cette espèce de bête étrange et dérangeante, tout va bien. Mais sinon, dès que c'est une attaque directe au sexe en lui-même, alors là, ce n'est pas possible. Parce qu'on ne peut pas toujours se mettre en dehors de soi en se disant, « bon, ce n'est pas mon sexe, c'est un gros clito ou je ne sais pas quoi », toutes les astuces qu'on trouve, mais tu ne peux pas jouer à cache-cache éternellement, non plus. Donc, globalement, en fait, rien. C'est bien aussi.

Ce qui compte, c'est que tu aies ton équilibre.

Oui, parce que je n'ai pas d'effet de manque. Je me suis dis, « bon, quand même, ce n'est pas normal » parce que j'entends des centaines de gens qui sont fascinés par ça, qui ont le feu au cul ou ailleurs, et bon « est-ce que c'est moi, qu'est-ce qu'il se passe. » Alors je me suis dit, « je vais vérifier des cassettes pornos » mais je suis tellement niaise, sentimentale et romantique que alors le porno, c'est impossible... C'est comme si au lieu de me montrer une recette de cuisine, on me montrait comment on découpe les animaux avant de les préparer. Je ne peux pas parce que je trouve qu'il y a rien de romantique... Il n'y a rien d'excitant, ce n'est pas joli, ce n'est pas sentimental, ce n'est pas tendre, c'est vraiment technique. On revient dans le système de « je vais sucer dans les chiottes et je m'éclate », et ça, franchement, non. Alors, je ne sais pas, je m'autorise à penser peut-être un jour... Mais pas dans l'état actuel des choses, c'est clair. C'est pour ça que, par exemple, si je devais vivre une espèce d'histoire sentimentale, les mecs, malheureusement, sont les mecs, et tu ne peux pas faire comme au moyen âge, les traîner pendant des années. Il y a forcément un moment, où il faut que cela se passe [la relation sexuelle] et j'aime mieux ne pas le prévoir. Ce n'est pas que je sache, parce que pourquoi pas, on ne sais jamais comment c'est géré, comment c'est fait, mais pour moi, cela correspond tellement à un face à face désagréable que cela gâcherait tout. Mais l'idée de prendre du Viagra pour enculer tous mes voisins, ça, jamais !...

J'ai une autre question, tout à l'heure, [avant l'entretien], tu parlais de l'importance de se voir en entier, de l'intérêt de l'opération, de l'importance de ce qu'elle peut représenter pour la vie, en fait, pour le sentiment de soi. Est-ce que tu peux me parler un petit peu de ça ?

Ça en revient à ce que je disais, se sentir une espèce de monstre, oh non sans aller jusque là, mais d'être pluriel, d'être toujours en train de jouer à cache-cache avec les miroirs, les objets, à se cacher parce que tu as cette espèce de présence charnelle qu'on ne peut pas nier, et qui veut te prouver le contraire de ce que tu penses de toi. Autant, tu peux pendant des années gérer, jouer à cache-cache, t'éviter... Tu veux aller à la plage, il y a forcément l'inévitable. Les deux moments critiques de la vie qui sont les toilettes et la douche, où là, tu es obligée d'y passer. Alors, on fait avec, pourquoi pas. Et là, on reglisse dans le phénomène du gros clito, en se disant « c'est une excroissance de chair, c'est une verrue, c'est ce qu'on veut. » On fait avec, on se dépêche de nettoyer ça et, ma foi, ça passe. Mais il y a un moment, à long terme, où tu peux plus jouer à cache-cache avec toi-même, et il y a cette espèce de chose qui prouverait toujours l'inverse. Donc, tu ne peux pas te regarder en entier, tu es comme une espèce de puzzle, en fait. Et c'est fatigant de n'être que des morceaux tout le temps à rassembler. Par exemple, le fait de, comment je pourrai dire... Si, par exemple, je devais me retrouver au pieu avec un mec, qu'est-ce que je lui dis ? Parce qu'il y a cette espèce de vérité anatomique. Ça fait 20 ans qu'on me dis « bonjour Madame », je pense être en accord avec moi-même à ce niveau là. Et je ne me vois pas en train de dire, par rapport à un détail anatomique, à un mec « je suis un homme. » Parce qu'alors là, j'aurais l'impression de dire une énormité, alors que normalement, il y a cette évidence qui prouve le contraire. Il y a vraiment des moments où tu as une espèce de tiraillement affreux parce que la grosse majorité de mon corps me prouve quand même que je suis une femme intérieurement et extérieurement, au niveau du ressenti, du vécu, et cetera, et il y a ce putain de détail. Il est clair qu'au bout d'un moment, il est important de se mettre entièrement en accord avec soi-même. Je crois, qu'on ne peut pas vivre ça tout le temps et à long terme. C'est vraiment, je ne sais pas comment dire... Il y a un moment où ça n'est plus gérable. Parce que tu peux pas éternellement jouer à cache-cache. Déjà, souventes fois[1], je me dis, « j'ai l'impression de vivre un leurre », d'essayer d'aller au-delà de moi-même en me disant « non, je suis une femme, je suis une femme, je suis une femme »... Tu vois, ça me fait penser au dessin de Magritte, où il a dessiné une pipe et où il a mis « ceci n'est pas une pipe. » Alors je me dis « est-ce que j'en suis là ? » Pendant un moment, je disais « je suis une femme “canada dry” », mais ce n'est pas suffisant non plus, parce que s'il y a des gens qui veulent y goûter, et effectivement, je n'ai pas le goût du “canada dry”, c'est clair. Je crois que c'est important de se mettre en accord avec soi-même, parce que tu as beau te la jouer, tu as beau te la raconter, la vérité te rattrape... Par exemple, il y tous les passages de la plage, de la piscine, tu es obligée de jouer à cache-cache. Là ce serait des moments de plaisir dont on est obligé de se priver. Et puis après, il y a aussi l'histoire de la réalisation poussée administrativement en se disant que si on en arrive là [opération], et bien, on aura des papiers, on aura une reconnaissance sociale, et cetera, normalement. Ça, c'est aussi important. Et je sais que, par exemple, pour moi qui ne suis pas sexuelle, je dis que ça fait 30 ans que je pisse assise et que je sois opérée ou pas, ça ne changera rien à l'histoire, mais si ça me permettait d'avoir de papiers en règle et qu'enfin on me foute la paix, et que les flics ne me disent plus « où est-ce que tu tapines » ou genre « c'est qui le monsieur », ou et cetera... Ça c'est très usant aussi, c'est épuisant.

Est-ce que cela t'arrive de limiter, par exemple, d'aller aux toilettes ?

Non, ça non, parce que je te dis, comme je m'assois, donc... Non, ça non.

Ou même, de te laver moins, ou d'éviter de prendre une douche, non pas de te laver, mais de te laver par morceaux ?

Non plus, non. Mais, par exemple, j'ai noté ça l'autre jour, c'était amusant, alors c'est certainement l'inconscient qui travaille, il y a un miroir sur la baignoire, et en fait, le miroir s'arrête au niveau du nombril. C'est rigolo. Ça fait que quand je prends ma douche, je me vois, je me vois moi, c'est clair. Alors après, bon... On s'arrange comme toujours. Mais c'est assez marrant. Je me suis dit « tiens ! » Ça s'est fait tout seul ou je l'ai fait sans le vouloir, et c'est assez rigolo. C'est comme quelqu'un qui aurait une partie purulente de son corps, tu vois, qu'on se dépêche de nettoyer, parce que c'est un peu écoeurant, et puis on fait avec, et puis voilà, en se disant qu'un jour ça guérira. Mais c'est vrai qu'à très, très long terme, c'est très usant. Très usant, parce que tu ne peux pas éternellement te dire que c'est un détail, ceci, cela, parce qu'en même temps, cet espèce de détail imbécile est toujours là pour te dire « ce que tu penses de toi et ce que tu vis, c'est un non sens, c'est une folie » et jusqu'à quel point j'ai raison de penser d'être qui je suis ? Tu vois que c'est quand même très compliqué.

Peut-être, que pour éclaircir les choses, la première fois que tu as fait une piqûre d'hormone, c'était à quel âge ? Quel âge tu as maintenant pour donner une idée du laps de temps ?

En fait, je vais avoir 42 ans et je ne sais plus quel âge j'avais, il faudra recalculer, j'ai fait ma première piqûre le premier janvier 1979. Donc je devais avoir 20 ans. En fait, c'était pas quelque chose qui m'avait traversé l'esprit, parce que moi, je vivais une espèce d'apparence androgyne un peu indéfinie. On me disait « Madame, Mademoiselle », enfin ça dépendait. C'était très flou... J'en étais pas au stade, comment je pourrai dire, de m'imposer comme une femme aux yeux des autres. Je n'avais pas envie de me poser de question et ce que je vivais me convenait. En général, on me prenait pour une fille, je ne me posais pas de question. En fait, c'était des copines, qui travaillaient au bois, qui un jour m'ont dit « toi, tu es une fille », j'ai dit « oui », mais tout ça n'était ni une évidence, ni quelque chose à contrarier, enfin, c'était quelque chose comme ça. Et donc, on m'a fait ma première injection, et là, ça m'a fait penser un peu à la potion magique d'Astérix, tu vois, où le corps fait “tchaaouff” ! Il se passe des trucs, genre, la douleur de la poitrine qui pousse. Et en fait j'avais le ressenti d'une adolescence que j'aurais aimée avoir et que je ne comprenais pas. C'était vachement étrange comme sensation.

Tu te souviens où c'était, ça ?

Où j'ai fait ça ? C'était à Paris, quand je suis arrivée à Paris.

Ce n'était pas dans une association ?

Non, non, c'est des copines qui m'ont ramené ça. A l'époque, ça s'appelait Proginon retard. La première injection le premier janvier 1979. Donc ma poitrine a commencé à pousser, et puis c'est à peu près tout parce qu'en en fait à part ma poitrine qui a poussé, à part mes cheveux qui ont poussé, il ne s'est rien passé d'extraordinaire, vraiment. Je ne peux même pas dire que mon système pileux ait diminué parce que je n'en ai jamais vraiment eu, non plus, donc... Après, deuxième injection le premier janvier 1980, en fait, c'était mon cadeau de nouvel an, et la troisième le premier janvier 1981. Après, j'ai repris de l'oestradiol en injection en 1986. Et là, je reprends un traitement depuis 3 ans, en fait.

Et en 1986, tu n'as pris qu'une piqûre ou un traitement plus complet ?

Non, une seule, une fois. Et voilà. Et j'ai jamais eu, par exemple, de plaisir ou de nécessité à prendre des hormones. Ça m'a agacée, quand Cordier a supposé que c'était un besoin. Je lui ai expliqué le peu de prises, et tout ce qu'il a trouvé à me dire c'est « ce n'est pas normal », comme la plupart des gens. Comme le psychiatre belge, qui me dit « qu'est-ce que vous avez comme rembourrage ? Qu'est-ce que vous avez fait à votre voix, à votre pomme d'Adam, à vos mains, à vos poils ? » Je n'ai rien fait nulle part. Et donc elle m'a dit « ce n'est pas normal. » J'ai dit « oui, je suis d'accord, mais bon, ça ne me suffit pas de me dire que je ne suis pas normale. j'ai bien compris. » Et donc, Cordier, lui, est allé plus loin quand je lui ai dit que je recommençais ce traitement. Il m'a dit que lorsque je prenais des hormones, je me sentais mieux. Que cela me provoquait une sensation de bien-être. Pas du tout, cela ne me provoque rien de tel. Je ne suis pas une droguée.

En fait, je reprends ce traitement parce que, comme j'espère une finalité opératoire, je me suis dis que cela serait logique de vraiment mettre le corps en accord avec tout cela, enfin le faire fonctionner vraiment comme un corps féminin. Donc, endocrinologue, qui lui, n'a fait aucun, d'ailleurs, j'étais assez étonnée, aucun bilan, aucune analyse, rien du tout, m'a dit « ce n'est pas normal », une fois de plus. Donc on m'a donné le minimum. Alors je prend un demi Androcur par jour, pas tous les jours, forcément puisque je le fais du 9 au 21 de chaque mois et le minimum en patch, c'est à dire 25 mg d'un truc qui s'appelle Femsept, c'est les nouveaux produits. Je prends ça parce que j'ai l'impression de rentrer dans une espèce de logique pour cette finalité opératoire, mais je vais dire, il ne se passe rien de plus, rien de moins en moi. Quand Cordier m'a dit « oui, mais quand vous prenez des hormones, ça vous provoque un bien-être », non, ça me provoque rien du tout. Là, il est en train de se planter et ça me gonfle un peu parce que c'est vraiment pas ça. Ce n'est pas, si je ne prends pas ma pilule, je ne vais pas bien. J'en ai pas pris pendant des années et ça n'a rien changé à ma manière de vivre et à la manière de me ressentir.

Parce que la théorie de Cordier, c'est que les hormones jouent sur le cerveau. Et donc, les transsexuels se sentent mieux avec leur hormones, c'est sa théorie.

Peut-être, mais là, non. Une fois de plus, je ne sais pas si on peut faire une généralité et en tout cas, pour moi, cela ne fonctionne pas, parce que, que j'en prenne ou pas, à la limite, je trouve cela chiant parce qu'il faut y penser tous les soirs, c'est contraignant. En général, j'oublie, je me dis « ce n'est pas grave, on verra demain... » Parce que vraiment, je n'ai pas la sensation qu'il se passe quelque chose de plus ou de moins dans mon corps, tu vois. Parce que j'en ai pas pris pendant des années et ça n'a rien changé à la manière dont je me suis vue, dont je me suis conçue et dont j'ai vécu... A part me dire que je ne suis pas normale... Je trouve que ce n'est pas suffisant, quand même. Tu vois, j'ai aimé le résumé, par exemple, de Cordier qui me dit « combien vous mesurez ? », je lui dis « 1,72 m », et tout de suite « vous chaussez du combien ? », je lui dis « je chausse du 37,5 », et il me dit « c'est pas normal. » Alors ça c'est un peu épuisant. La psy en Belgique, c'était « qu'est-ce que vous avez fait avec votre voix ? » « Rien. » Qu'est-ce que vous avez fait avec votre barbe ? » J'ai dit « j'ai fait un peu d'épilation électrique. » « Vous n'avez pas de pomme d'Adam. » « Ben, non. » Alors elle me dit « vous avez les hanches larges. » Ben oui, et je lui dis « qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ! » Alors après quand on me dit « on va encore réfléchir », pendant combien d'années ? Parce que moi, j'ai voulu faire ça comme un combat personnel justement en évitant l'erreur d'un jugé extérieur, je vais dire, il y a quand même des millions de gens qui me considèrent comme une femme, qui me reçoivent comme telle. Et moi, ça fait un moment que j'ai analysé la question, donc, on va encore se poser la question pendant combien de temps à ma place ? Quand Cordier me dit « on va se voir de manière soutenue » et j'ai un rendez-vous tous les six mois. Nous n'avons pas la même vision du soutenu, et là, je ne comprends pas.

Tu sais, c'est un peu comme les histoires des expertises, où ils te mesurent les mains, c'est à dire la longueur, la largeur, les pieds, la largeur des épaules, la largeur des hanches, c'est vraiment de l'anthropomorphie qu'ils font.

Oui, mais c'est un truc de fou, parce que tu vas en Allemagne, les bonnes femmes chaussent du 45. Ça dépend des pays, c'est complètement grotesque cette histoire. On se croirait chez les médecins nazis. C'est un peu grave. En même temps, je dis toujours que je suis en accord avec moi-même, et je pense l'être, mais il y a toujours cette phase de fragilité où tu te dis « merde, et si c'était l'autre qui avait raison en me prouvant le contraire de ce que je pense depuis des années. »

Et comment il te le prouve ?

Là, oui, je me dis « qu'il faudrait vraiment qu'il s'accroche parce que, bon. » Alors quand je l'entends dire aussi « il faut que je téléphone à votre mère. » Mais, ma pauvre mère qui à 76 ans, il veut lui demander ce qu'elle a ressenti pendant ma grossesse, non, mais c'est ridicule cette histoire. Je ne suis pas éléphant man ! Et puis, cela changerait quoi, surtout. Je sais que les rares conversations qu'on a pu avoir avec ma mère, là-dessus, effectivement, c'était plus ou moins une fille qui était attendue, mais est-ce que c'est suffisant ?

Je sais que Cordier cherche des explications et l'histoire de la grossesse de la mère, c'est pour savoir aussi, mais je ne suis pas sûr qu'il trouve grand chose par ce biais là. Mais, si tous les parents qui souhaitaient un enfant de l'autre sexe avaient des enfants transsexuels, ça se saurait.

En revanche, j'en parlais avec des amies lesbiennes, c'est vrai que très, très souvent, que ce soit pour les trans ou pour les homos, il y a une espèce de fragilité au niveau de la famille, quelque part. Il y a très souvent des gens divorcés, des gens séparés. Je ne sais pas si tu l'as noté ça ?

Non, parce que ce n'est pas systématique, c'est pas le cas, par exemple, de ma famille. Je ne sais pas.

Moi non plus, Mais vraiment, ça m'a choquée chez les homos, souvent, il y a eu un problème familial. Il y a eu une séparation ou le père qui est mort ou la mère. Et souvent, souvent, il y a une fragilité au niveau du couple. C'est assez étrange. Alors que chez les trans, il y a moins ou il n'y a pas cette logique.

Moi, je n'ai pas trouvé, c'est ni les aînés, ni les derniers, ni les seconds. C'est variable. Il y a même, dans la littérature, des rares cas de vrais jumeaux dont un seul est touché. Je connais 3 cas dans la littérature anglo-saxonne. C'est difficile à dire. Visiblement, ce n'est pas purement génétique, c'est une chose qui semble sûre. Sinon, les deux jumeaux devraient être touchés. Mais est-ce que c'est un facteur biologique et psychologique conjoint, je ne sais pas.

Ce n'est vraiment pas clair cette histoire, parce que vraiment, moi, je sais que si j'analyse ma famille, il n'y a rien à trouver. Mes parents, ça fait je ne sais combien, 50 ans. Oh oui ! Moi j'en ai 42, mon frère en a 53, donc ça fait 54 ans qu'ils sont mariés. Je ne les ai jamais vus se disputer, il n'y a jamais eu de malaise, mon père ne m'a jamais giflée...

Il était présent, ton père ?

Et bien, à part les manoeuvres [militaires] ou les choses comme ça, mon père était relativement présent, assez efficace sans être sévère. Tu vois, moi j'ai vraiment le souvenir d'une famille très unie, tout le monde partait en vacances, en week end, on mangeait ensemble, genre pas de télé, c'était surtout des jeux de société. Et vraiment, il n'y a pas de logique, il n'y a rien. Donc, je ne sais pas. Alors, c'est vrai qu'en même temps, quand je vois des photos de moi très très jeune, ben je les montre avec plaisir, parce qu'il est clair que j'étais une petite fille. C'était une évidence, mais je ne pense pas que cela a été dû à la manière dont ma mère s'est comportée ou le fait de m'habiller comme ça.

Elle t'habillait en fille ?

Non, mais ça correspondait à la mode des enfants de l'époque, tu vois, fin des années 50. Des espèces de culottes François 1er, les bébés, on leur faisait des houppettes, tout le monde était frisé, c'est vrai c'était assez indéfinissable et je ressemblais plutôt à une fille, c'était des vêtements d'enfant. Quand je suis née, j'étais très très blonde, et à partir du moment où mes cheveux ont foncés, j'ai eu les cheveux très courts et des pantalons. Je n'ai jamais été habillée en fille, je ne me souviens pas qu'on m'ait, comme ça, pour s'amuser, déguisée en fille, à part avec mes soeurs qui me considéraient comme une poupée vivante, mais ça c'est encore autre chose, tu vois. Mais pas au niveau de ma mère, vraiment, je ne pense pas... Alors, par exemple, il y a une anecdote assez étrange, c'est que pendant tout le temps où j'ai été blonde, on m'a laissé les cheveux assez longs, ondulés. Et donc mes cheveux ont foncé, j'ai commencé à grandir, et un jour ma mère m'a fait couper les cheveux très, très courts, et j'avais un pantalon, c'est marrant, je me souviens de ce pantalon, un pantalon marron en velours côtelé. Et quand elle est revenue, on a croisé mon frère aîné dans la cour de l'immeuble. Et ma mère lui a dit « tiens, j'ai trouvé un petit garçon dans la cour. Je ne sais pas à qui il est. Tu ne veux pas aller demander. » Et mon frère m'a prise par la main, il est allé frapper à tous les appartements en disant « Vous ne savez pas à qui est ce petit garçon ? » Et jamais il ne m'a reconnue.

Ta mère, non plus, visiblement.

Non, c'est ma mère qui me ramenait de chez le coiffeur. Et alors, je ne sais pas pourquoi elle a fait ça, qu'est-ce que c'était que ce jeu étrange. Par contre, mon autre frère, m'a toujours présentée à ses copains, à tout le monde, comme sa soeur. Il disait « c'est ma soeur. » Alors tu te dis que « quand les gens te reçoivent comme ça, c'est qu'il y a, quand même quelque part, un truc. » La seule personne avec qui il y a pu y avoir une espèce d'échange, parce qu'elle s'est vraiment rendue compte toujours que j'étais là, c'est ma soeur aînée. Et, comme tout ça c'était un sujet très tabou dans la famille, on n'en parlait pas. Un jour, je me souviens, je l'avais croisée et elle me dit « tu n'aimerais pas les garçons par hasard ? » J'ai eu un effet de panique et j'ai dit « pourquoi tu me demandes ça ? » Elle me dit « non, je ne sais pas, comme ça. » Et en fait, quand j'ai commencé vraiment à être en interrogation avec moi-même, c'est la seule personne à qui j'ai écrit, à qui j'ai pu m'ouvrir et c'est la seule que je revois encore, qui m'accepte. Et comme elle dit « je tolère, mais je ne comprends pas. » Est-ce qu'il y a quelque chose à comprendre ? C'est vraiment la seule qui, quoi que j'aie vécu, quoi que j'aie fait, a été proche de moi, qui s'est posée des questions, qui a vu que j'étais là et pas comme les autres.

Justement, par rapport à ça, ce que tu me disais parfois, c'est la façon dont tes parents t'appelaient ou ta famille t'appelait, le prénom qu'ils te donnaient ?

Ils m'appelaient ”Heu”. Mon père surtout... D'ailleurs, on m'a appelée Axel, je ne sais pas pourquoi parce que quand j'en ai parlé avec ma mère, ce n'est pas du tout les prénoms qui étaient prévus. Ils avaient prévus Guy, Gaston, ou Gustave. Je me dis que je l'ai échappé belle, c'est clair. Je n'ai jamais su d'où venait ce prénom, Axel, pourquoi, et mon père n'a pas pu se souvenir que je m'appelais Axel, il m'appelait “Heu”. Ça, je ne sais pas non plus pourquoi... Mais en même temps, je n'ai pas vécu un sentiment de rejet de la part de mon père, c'est plus une espèce de sentiment d'absence, d'abstraction. C'était genre, j'étais là, bon, j'étais là, et je n'étais pas là, ce n'était pas très grave. Il n'y avait pas d'animosité, pas de violence, pas de sensation de rejet, mais une espèce de neutralité. Et puis le fait aussi que j'ai beaucoup d'années d'écart avec mon dernier frère, alors que mes frères et soeurs sont très proches. Quand j'ai commencé à compter ça, cela m'avait un peu blessée en me disant « bon, visiblement je n'étais pas prévue », c'était clair.

Tu es la dernière du... ?

Oui, je suis la dernière du lot et je dois avoir 5 ou 6 ans d'écart avec mon frère. Ça, ça m'avait pas plu. Mais en même temps, pas de malaise, quoi, en fait, pas la sensation « on veut pas de moi, on me déteste », je n'ai jamais vécu ça. Mais en même temps, il y avait cette extraordinaire philosophie petite bourgeoise de province, c'est “tant qu'on ne dit rien, ça n'existe pas”, comme ça c'est vachement pratique. Parce que ça a marché pour ma soeur aînée qui s'est retrouvée fille mère à 20 ans, genre, le gosse était là, mais tant qu'on ne dit rien, il n'y a pas de gosse et elle n'a rien fait. Ça fait beaucoup, tu vois. On joue avec les oeillères...

Les autruches ?

Voilà, c'était ça. Mon frère aîné, lui s'est marié au temple parce qu'il est devenu protestant, alors que personne n'est religieux dans ma famille. Il a divorcé, il s'est remarié avec une femme divorcée qui avait des enfants. Mon autre frère est arrivé en courant en disant « elle est enceinte de quatre mois, mais on veut se marier à l'église. » Il est donc devenu catholique. Mais on ne parlait jamais de tout ça, alors que c'étaient des évidences de vie, mais non. La robe de sa femme, on l'a agrandie, elle s'est mariée en blanc à l'église, j'ai trouvé ça extraordinaire, enceinte de quatre mois, c'est “merveilleux”. Donc c'était “on n'en parle pas, ça n'existe pas”. Il est clair qu'on parlait certainement très peu de moi, comme ça je n'existais pas, c'était pratique. Non, je ne peux même pas dire que je n'existais pas, c'est indéfinissable, j'étais là. Je n'ai jamais été ni punie, ni brimée, ni quoi que ce soit. J'ai demandé peu de choses mais j'ai rarement été privée. Par contre, je crois que mes plus mauvais souvenirs, c'est cette période d'adolescence, en fait, avec la sensation d'être rien ni personne et de ne correspondre à aucune image de ce qu'on me présentait de moi. Je me sentais être quelqu'un d'autre que ce que l'on voulait que je sois. Je n'imaginais même pas l'extrême de dire « je suis une fille, » je n'en étais pas là. On me renvoyait une image de tapette, d'homo efféminé ! Je n'étais rien de tout cela. Naturellement je suis devenue une enfant très solitaire. Je n'aimais pas le jugement ou la vision des autres. Celle qu'ils avaient de moi. En fait, là, il y a eu une panique familiale parce que je n'avais ni copain, ni copine, parce que très très jeune, je me suis sentie attirée par les garçons. Et comme on me renvoyait cette image de l'homo à laquelle, moi je ne me sentais pas correspondre, donc j'ai dit « je ne veux pas ça, je ne veux pas vivre ça. » Et de toute façon, ce n'était pas prévu. J'étais pas attirée par les filles et, donc en fait, j'étais sur la plage, je comptais les vagues ou les mouettes, ou je faisais beaucoup de dessins, j'écrivais beaucoup de poésies. D'ailleurs, c'était amusant parce que j'étais dans ma chambre, je faisais des dessins, et de temps en temps j'entendais ma mère qui disait « Axel, tu es là ? Tu fais pas de bruit ! » Je lui disais « qu'est-ce que tu veux que je fasse comme bruit avec mes crayons et mes peintures. » Je n'ai jamais fait hurler la musique, j'étais plutôt dans mon coin, genre qu'on me foute la paix. Et en fait, pour mes 16 ans, ma mère qui était quand même un peu inquiète de cet “ermitage” a essayé de savoir si j'avais des copains et des copines et m'a organisé mon anniversaire. Dieu, que ça m'avait fait chier, ces gens qui se retrouvaient chez moi, qui étaient sensés être des amis, à qui je n'avais rien à dire, j'avais trouvé ça triste à mourir. Mais c'est vrai que je n'avais pas de copain, pas de copine. Je n'étais pas, je pense, une enfant sauvage, mais je n'ai jamais été à la recherche des autres. Parce que après, étant donné que j'avais la sensation évidente de ne pas rentrer dans des critères, j'étais toujours à m'excuser, à me justifier, ou à jouer à cache-cache, tu n'avais pas la possibilité de flirt aux yeux de tous. Comme je ne pouvais rien vivre, et bien, je ne vivais rien, ou quelque chose de tranquille qui me convenait. Je n'ai pas, non plus, le souvenir d'un drame de ça. J'étais tranquille, on ne m'emmerdait pas, je n'avais pas à me justifier. Mais en même temps, c'est comme ça que j'ai commencé à écrire parce que c'était vraiment, pour moi, le meilleur moyen de m'extérioriser. Et voilà, c'est grave Docteur ?



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[1]    Pluriel de souvent pour dire “souvent des fois”. Expression que je n'ai pas trouvée dans le dictionnaire.


Mis en ligne en juillet 2002. Mis à jour le 05/04/2004.