6.  PSYCHOTHERAPIE ET ACCOMPAGNEMENT DES PERSONNES “TRANSSEXUELLES”

6.1.  LE GROUPE DE RECHERCHE SUR LA “TRANSSEXUALITE”

Je suis arrivé dans le groupe de recherche début 1998. J'ai eu connaissance de son existence lors d'un cours de licence. Pour moi ethnopsychiatrie signifiait une spécialité par rapport aux patients migrants. Je n'avais donc pas imaginé y avoir recours.

Tout de suite je me suis trouvé à l'aise au Centre Georges Devereux[111]. Pour la première fois, des personnes pouvaient savoir qui j'étais et me considérer naturellement comme un homme, comme quelqu'un de “normal”. Ils ne détenaient pas un “savoir” sur les personnes dites “transsexuelles”, ils ne prétendent pas les enfermer dans une case.

Le groupe de recherche “trans” créé et dirigé par Françoise SIRONI se réunit une fois par semaine. Actuellement ce groupe de recherche est composé de Françoise SIRONI, Jean-Luc SWERTWAEGHER, Annick DOLEDEC, (psychologues cliniciens) et moi-même (stagiaire). Il discute des théories, des “cas” rencontrés, des lectures, participe à des colloques... Il reçoit en consultation de recherche des personnes concernées par la question “transsexuelle”, que ce soit celles qui font le parcours, celles qui s'interrogent sur elles-mêmes, ou celles qui s'occupent de cette question professionnellement ou dans des associations. Jean-Luc SWERTVAEGHER a décrit l'historique du groupe de recherche “trans”[112], je n'y reviendrai pas.

Les personnes ou institutions qui contactent le groupe, le connaissent par les institutions, les associations, le bouche à oreille.

Nous avons pris le parti de nous adresser aux personnes qui viennent nous consulter selon leur souhait, quel que soit leur apparence physique. Nous ne considérons pas que cela oriente ou pousse les personnes dans un parcours de transformation. C'est seulement une façon de les respecter et cela permet d'établir d'emblée une relation de confiance. Les personnes n'entrent pas en résistance en réponse à une “résistance” ou une opposition à la question “transsexuelle” du thérapeute.

Le dispositif de consultation du groupe de recherche est inspiré de l'approche ethnopsychiatrique. Dans cette approche, toutes les personnes qui viennent consulter sont prises dans leur globalité. Il en est de même pour les personnes “transsexuelles”. Les personnes qui constituent le groupe de recherche “trans” sont habituellement présentes dans les consultations ainsi que les personnes concernées par la question “transsexuelle”. Ces dernières peuvent aussi être accompagnées des personnes de leur choix. Dans un cas, nous avons reçu la famille au complet à toutes les consultations. Parfois un/e stagiaire ou un spécialiste utile peut être présent également. Dans le groupe de recherche, je suis à la fois stagiaire apprenti psychologue et représentant du monde “transsexuel” car j'ai une très bonne connaissance de la question et du milieu “transsexuel” sur les plans médical, juridique, social, historique et associatif. Ce n'est pas une position toujours simple car je dois séparer l'associatif de la recherche. Les autres membres du groupe de recherche constituent les thérapeutes de la consultation. Les consultations sont espacées en moyenne d'un mois et si nécessaire l'un de nous peut revoir la personne entre les rendez-vous.

En tant que militant, je suis aussi à l'origine de l'ExisTrans, la première marche “transsexuelle” en France, et de la principale association française de “transsexuels” de par le nombre de ses membres. Dès sa création, cette association a été la plus importante. Lors des consultations du groupe, du fait de ma position, (stagiaire apprenti psychologue et représentant du monde “transsexuel”), je dois rester objectif et ne pas être dans une position de militant mais de psychologue clinicien. En voyant la même personne dans un autre cadre, l'entretien aurait une autre orientation. Je lui dirais des choses différentes, plus pragmatiques, voire des conseils, je ne poserais pas les mêmes questions. Nous nous intéresserions à d'autres éléments. Je pourrais même montrer des photos de résultat de chirurgie. Nous pourrions aussi avoir des discussions concernant l'associatif et ses activités, les spécificités des différentes associations... En fait, au fils des années, c'est ma pratique associative qui a pris une orientation plus psychologique. Je suis toujours militant mais je tiens compte des éléments psychologiques que je perçois. Cela m'aide à mieux répondre à la personne que je reçois et à mieux l'orienter si nécessaire.

6.2.  PSYCHOTHERAPIE ET AIDE A L'AUTODIAGNOSTIC

A propos de la psychothérapie, Russel W. REID[113], écrit:

« La psychothérapie avec des patients dysphoriques sexuels est une tâche difficile. Certains s'attendent à la disparition de leurs problèmes après CRS[114]. Certains tendent à se méfier du thérapeute, craignant, parfois avec raison, qu'ils ne refusent la CRS. Ils ne sont généralement pas très motivés pour engager une psychothérapie. Les thérapeutes, d'autre part, sont confrontés à leurs propres normes et valeurs, éprouvent des difficultés face à la frustration et à l'agressivité, ou se sentent troublés par l'apparence ambivalente de leurs patients.
Nombreux psychothérapeutes ont cependant essayé de traiter les transsexuels. Ils avaient pour dessein l'abandon total des comportements sexuels croisés et l'(r)établissement d'une identité sexuelle correspondant aux caractères sexuels biologiques.
Malheureusement, la psychothérapie n'est pas apparue la plus efficace dans le traitement du transsexualisme. Les rapports cliniques n'ont pas apporté de preuve plus convaincante en faveur d'un revirement total, durable, de l'identité sexuelle croisée grâce à la psychothérapie (Cohen-Kettenis et Kuiper, 1985[115]). Des études à grande échelle présentant des résultats des différentes modalités psychothérapeutiques font défaut.
 »

Comme on peut le voir, il ne suffit pas de faire une psychothérapie ou une psychanalyse pour qu'une personne ne soit plus “transsexuelle”. A ma connaissance, aucun cas de psychothérapie ou de psychanalyse réussie[116] sur un “transsexuel” avéré n'a été publié en France[117].

Par ailleurs, beaucoup de personnes concernées par le syndrome de Benjamin m'ont dit avoir tiré des bienfaits d'une psychothérapie suivie après le parcours. Avant, rien n'est possible du fait de l'attitude des psys. Voici ce qu'écrit à ce propos la nouvelle femme du questionnaire G2-11[118]:

« J'ai remonté (du fond) pas mal de choses ces temps-ci en revoyant un psy à l'occasion d'une démarche dans l'espoir d'y amener mon compagnon mais... Mais je continue de le voir pour moi car j'ai découvert que c'est maintenant que j'ai les choses les plus intéressantes à gratter. Et si c'est maintenant que “ça sort”, c'est parce que ça ne pouvait pas sortir AVANT. Et c'est sans doute devenu possible parce que “l'autre en face” n'a plus l'obsession de la demande de “changement de sexe” qui effrayait et faisait qu'il ne voyait que ça comme un problème auquel il fallait à tout prix trouver une cause pour y remédier. »

Concernant l'aide à l'autodiagnostic, Joseph DOUCÉ écrit[119]:

« — Je suis d'accord pour faire un bout de chemin avec vous, pour être comme un écho vous permettant de parler en toute liberté, un miroir vous révélant ce que vous êtes et qui vous fera voir clair en vous-même.
— Je ne collerai pas d'étiquette sur vous. N'attendez pas de moi un diagnostic précis, non seulement parce que je ne suis pas médecin, mais aussi par conviction. Je pense, en effet, que l'identité et l'orientation sexuelles d'une personne appartiennent à son intimité absolue et que nul autre n'a le droit d'y interférer. Fournissant toutes les informations possibles, je considère que mon consultant est suffisamment responsable pour faire de lui-même la part des choses et savoir ce qui lui convient et s'applique à lui ou non.
 »

Plus loin, même page, à propos du choix de vie pour soi-même et de la liberté[120]:

« Après tout, il s'agit du bonheur de mon consultant et aucunement du mien! Qui suis-je pour dicter à un autre ce qui me semble bon pour lui? Moi-même, en aucun cas, je ne tolérerais qu'un autre veuille m'imposer ses vues sur mon style de vie. J'ai trop souffert autrefois de gens qui pensaient pour moi, décrétaient par exemple que l'hétérosexualité était préférable, alors que je sais pertinemment que je suis homosexuel! »

6.2.1.  La clinique du groupe de recherche

La psychothérapie avec des personnes “transsexuelles” est possible à condition de respecter certaines règles simples mais fondamentales et fonctionnelles:

ne pas avoir d'avis négatif sur la question “transsexuelle”;

respecter l'identité dans laquelle se présente la personne et s'adresser à elle de la façon dont elle le souhaite. Cela n'oriente en aucune façon la personne vers une transition. Cela permet l'installation d'une relation de confiance qui permet d'aborder si nécessaire la question “transsexuelle”;

ne pas chercher à orienter la personne dans un sens où dans l'autre (qu'elle fasse sa transition ou qu'elle ne la fasse pas), c'est-à-dire ne pas avoir d'intention à son égard;

avoir une bonne connaissance de la question “transsexuelle” ou travailler avec une personne qui a ce niveau de connaissance.

Comme c'est la règle, tous les prénoms ont été changés afin de préserver les personnes.

Julien: être “transsexuel” et ne pas faire le parcours

Des rencontres discussions ont eu lieu entre le groupe de recherche et l'Association du Syndrome de Benjamin. Informé de la possibilité de consultation, Julien a sollicité une aide thérapeutique. Nous l'avons vu pendant 2 ans. Il était au chômage et dans une relation affective difficile. Il souhaitait retrouver sa confiance en lui.

Julien se présente comme un “transsexuel” (F->M). Il est bénévole à l'ASB. Il vient de du nord de la France. Il est l'aîné de 3 filles. Sur le plan affectif, ses relations avec son père sont quasiment inexistantes, ils ne parlent que de la pluie et du beau temps. Sa mère décédée est toujours très présente dans son souvenir. Le père s'est remarié. Celui-ci est peu présent dans le discours de Julien. Enfant, Julien était très masculin. Sa mère voulait qu'il soit féminin, elle l'a élevé en fille. Il dit avoir refoulé ce côté masculin pour éviter tout conflit avec sa mère qui était très autoritaire. Il fait une dépression entre 1976 et 1977. Ce côté masculin a resurgi vers 18 ans (1997).

Julien est très anxieux et très rigide, il a peur, il est paralysé. Il dit qu'il est “sous la couette” et qu'il voudrait en sortir. Il a peur de ne pas trouver de travail. Il est très gros, il donne l'impression d'un bloc monolithique tant sur le plan physique que sur le plan psychique.

Il était une lesbienne masculine pendant longtemps. Avant de rencontrer sa compagne, il militait dans les groupes lesbiens. Après le départ de son amie, il se rend au Centre Gai & Lesbien et rencontre l'ASB par hasard. Il s'y reconnaît. Il continue de vivre dans l'appartement de son amie pendant son absence. Il entretient l'appartement et paye les charges inhérentes.

« Avant, j'avais confiance en moi tant que j'étais inséré dans la société. Il y a eu le chômage, il faut prendre sur soi pour les entretiens. Le chômage en janvier 1997, licenciement, puis un accident de voiture et une séparation avec une personne avec qui je vivais depuis douze ans. [...] La lassitude, c'est devenu une cohabitation amicale, on s'est quitté à ma demande. »

Peu après le départ de sa compagne, Julien rencontre une femme qui a quitté ses enfants et son mari pour lui. La relation qui s'installe est conflictuelle et destructrice pour tous les deux. Après plusieurs mois, il a réussi à se séparer de sa seconde compagne. Il a trouvé un stage de six mois d'aide éducateur qui lui redonne le moral. La première compagne doit revenir d'Asie où elle a passé deux ans et Julien est toujours dans son appartement. Il a fini par lui annoncer sa “transsexualité”. Elle l'a très mal pris, elle ne veut pas en entendre parler. Après son retour, la cohabitation était très difficile. Julien a pu trouver un travail dans le milieu associatif, puis il s'est acheté un appartement. Sa seconde séparation avec cette amie s'est relativement bien passé.

Le travail thérapeutique a consisté à tenter “d'assouplir” Julien en lui faisant explorer ses différents mondes, (famille, amis, vie professionnelle, vie amoureuse, militance associative), et ressortir leurs richesses, l'histoire familiale et ses relations avec sa famille. Malgré les années, sa mère revenait souvent dans ses rêves. Elle restait très présente dans son discours et gardait une influence sur sa vie actuelle. Dans différentes situations, il se disait qu'elle aurait dit ou fait ceci ou cela. Plusieurs fois par an, quand il allait dans sa famille, il empruntait l'autoroute qui passait devant le crématorium où reposaient les cendres de sa mère. Comme il n'y a pas de tombe, jamais il ne s'y est recueilli. Lors de ses passages, Il n'a pas, non plus, essayé d'aller voir le carré d'herbe où les cendres de sa mère ont été répandues. Nous lui avons demandé d'aller sur ce carré d'herbe et de dire à sa mère tout ce qu'il regrettait de n'avoir pas pu lui dire de son vivant. La question “transsexuelle” a pu être abordée chaque fois que Julien le jugeait nécessaire. Nous n'avons jamais cherché à l'orienter dans un sens ou dans l'autre. Il n'a pas entamé les démarches vers un suivi psychiatrique en vue d'une réassignation sexuelle. Le fait que nous nous adressions à lui selon sa présentation et son sexe psychologique a laissé un espace qui lui a permis de ne pas rester bloqué sur la question “transsexuelle” et de pouvoir aborder les autres questions qui étaient plus importantes.

La famille S.: calmer la frayeur de la mère et traiter le mort

Alexandra, une jeune “transsexuelle” de 20 ans fréquente l'ASB. A l'occasion d'une réunion, la famille de la jeune “transsexuelle” s'est présentée à l'association, je les ai reçus afin de comprendre de quoi il retournait. La mère, son beau frère et une amie étaient présents. J'ai laissé la mère, (principalement), dire tout ce qu'elle avait sur le coeur. Elle était angoissée, paroxystique, fébrile et logorrhéique. Avec deux autres personnes de l'association, nous avons fait deux visites à domicile qui ont permis d'apaiser un peu la frayeur de la mère. Une consultation est proposée et acceptée avec le groupe de recherche.

Lors de la première visite à domicile, la mère a parlé de la honte qu'elle a eue pendant les trois premiers jours. C'est ce qui fait qu'elle a eu envie d'ouvrir le gaz la nuit quand toute la famille dormait. « Comme cela, il n'y aurait plus eu de problème. » Durant la seconde visite à domicile, nous avons pu parler avec le père. Finalement, il prend les choses avec philosophie et tente de gérer au mieux. Il n'est pas dans l'angoisse comme sa femme. Alexandra a trouvé une chambre de bonne, le père lui a monté des placards. Elle lui a montré sa garde robe. De ce côté, les choses s'arrangent. Je suis moins inquiet pour le père que pour la mère.

Nous avons fait deux consultations. Les deux personnes de l'association y ont également participé. Dès sa naissance, la mère à dû lutter pour qu'Alexandra ne meure pas. Elle était dans la frayeur. Ce combat a duré plusieurs années. Lors de son adolescence, Alexandra a eu un accident de la route. C'est à nouveau la frayeur pour la mère. L'annonce de sa “transsexualité” a plongé la mère dans un grand désarroi. Une nuit, la mère a vu le frère de son mari qui s'était suicidé quelques temps avant. Il lui a dit quelque chose, mais elle ne se souvient pas. Son mari a gardé l'urne des cendres de son frère. Il ne les a pas répandues dans le champ comme il l'avait promis à son frère de son vivant.

Pour traiter le mort, nous avons demandé que le père aille seul avec Alexandra répandre les cendre de son frère au pied de l'arbre qu'il avait choisi avec sa mort. Pour traiter la frayeur de la mère, nous avons lui demandé de trouver une médaille de Sainte X, du même nom que le frère du père, de la faire bénir, et qu'Alexandra la porte sur elle afin d'être protégée, cela afin de déplacer l'obligation de la protection d'Alexandra de la mère à la sainte. La mère a été apaisée, c'était visible à la seconde consultation. La “transsexualité” d'Alexandra a été abordée, mais nous n'y avons pas touché. Ils n'ont pas souhaité revenir pour une troisième consultation. Un an après, Alexandra a recommencé sa transition. Les relations familiales sont restées stables.

Frédérique: préserver sa famille et aller à son rythme

Elle nous a proposés de venir témoigner de sa situation. Elle occupe un poste élevé dans une administration. Au début, elle voulait que son parcours de transformation soit rapide. Elle avait tout programmé. En deux ans cela devait être réglé. Elle est mariée et a deux enfants avec son épouse. Ses enfants suivent des études supérieures. Elle souhaite qu'ils puissent finir leurs études et elle se rend compte qu'exécuter ses projets en respectant le déroulement chronologique prévu ne le permettrait pas.

Nos échanges, lui ont fait prendre conscience qu'elle pouvait aller à son rythme. C'est comme si elle était dans une gare et qu'elle pouvait prendre le train suivant parce qu'il y aura toujours un train après. Son épouse vient des Antilles et nous l'avons aidé à comprendre le mode de pensée particulier, conséquence de l'esclavage, de la population antillaise. Cela lui a permis de comprendre les réactions parfois explosives de sa femme et de pouvoir mieux gérer la situation.

Maryline: garder les groupes d'appartenances

Maryline est au début de son parcours. Je l'ai plusieurs fois par semaine au téléphone lors de mes permanences téléphoniques. Elle était très anxieuse et encore plus impatiente. Elle se dévalorisait beaucoup tout en surestimant les autres. Elle me parlait de son calcul pour réaliser un suicide qui passe pour un accident auprès de sa famille et je craignais qu'elle puisse se suicider. De confession juive, elle me parlait aussi du syndrome des camps. Au début elle était très bavarde, voire logorrhéique. Heureusement sa conversation n'était pas ennuyeuse. Avec l'accord du groupe de recherche, je lui propose une consultation qu'elle accepte. Deux spécialistes du monde juif nous ont rejoints pour ces consultations. A l'ASB, plusieurs personnes lui ont dit que ce parcours oblige à renoncer à certaines choses, certaines relations. Parfois on perd tout ou partie de sa famille, ses amis, son travail. Elle ne peut pas l'accepter. Elle souhaitait conserver son emploi et faisait tout pour cela. Elle ne voulait pas perdre son lien avec le monde juif non plus, quitte à changer de synagogue. Elle souhaitait également garder ses amis autant que faire se peut. Elle devait donc avoir des stratégies d'annonces de sa “transsexualité” et d'explications qui soient adaptées aux personnes et aux circonstances. Elle redoutait par-dessus tout de perdre sa famille. Elle a rapporté beaucoup d'éléments de son enfance et concernant ses parents et ses grands parents. Son enfance a été difficile à cause d'une santé précaire. Sa scolarité s'en est ressentie mais grâce à l'attention de ses parents et ses efforts elle est parvenue à un bon niveau. Elle est brillante et efficace. Elle gagne bien sa vie et peut raisonnablement envisager de financer ses opérations à l'étranger. Son physique se modifie sous l'action du traitement hormonal, et cela la rassure. Elle a une très bonne connaissance du monde juif, et les échanges avec nos collègues sont riches. Elle est moins logorrhéique, plus posée.

Depuis qu'elle vient s'entretenir avec nous, elle est moins anxieuse mais elle reste impatiente. Au téléphone, j'essaie de lui permettre de voir les choses d'une façon plus juste, qu'elle cesse de se dévaloriser et de surestimer les autres. De ce point de vue l'écart se réduit progressivement. Le suicide est moins présent dans son discours. Il s'agit là surtout d'un accompagnement.

Caroline: traitement du traumatisme après la transformation

Catherine fréquente l'Association du Syndrome de Benjamin depuis 1995. J'ai remarqué, qu'elle était anxieuse, son moral était fluctuant, elle était en demande affective intense, elle avait besoin de parler. Elle a été maltraitée et carencée affectivement durant son enfance et cela constitue un traumatisme psychologique. Cette problématique qui cohabitait avec un “transsexualisme” et qui n'en était pas la cause, n'était pas pris en charge par son équipe médicale. La mort de sa grand-mère quelque temps après une intervention génitale de réassignation sexuelle ayant entraîné de graves séquelles ont réactivé l'état traumatique. Je lui ai proposé de venir à la consultation du groupe “trauma”, l'une des spécialités de Françoise SIRONI. Elle a fini par accepter. Elle est très volontaire pour améliorer sa situation qu'elle analyse finement.

Le traitement du traumatisme initial (maltraitance et carence affective) permet une amélioration de son état émotionnel. La transition a pu aussi être abordée à travers les problèmes techniques de réinsertion professionnelle. Quand des difficultés qui n'ont pas de rapport avec la question “transsexuelle” persistent, il est utile de les travailler.

Tania: le “transsexualisme” comme symptôme d'un traumatisme sexuel

Tania est notre première consultante, nous la suivons toujours. Réfugié politique d'un pays d'Amérique du Sud, elle présente des symptômes traumatiques, elle est confuse, dispersée. De ce fait, il est difficile d'avoir des informations chronologiques de son histoire. Elle a pu commencer un traitement hormonal mais elle l'a arrêté un an après. Depuis, elle n'a plus de demande de traitement. Elle n'est pas “protégée”. Son appartement est régulièrement cambriolé, elle fréquente des personnes peu sécurisantes pour elle alors que d'autres sont protectrices. Elle a des problèmes de santé. Sa famille lui manquait beaucoup. L'une de nos prescriptions était qu'elle retourne dans son pays afin de revoir sa famille. Il s'est écoulé plus de deux ans pour la mise en place de ce voyage plusieurs fois remis. Il y a quelques mois, elle a pu retourner dans son pays et revoir sa famille. Elle a rapporté des éléments auxquels nous n'avions jamais eu accès. Elle nous avait parlé d'un viol à sept ans puis des maltraitances policières du fait de ses activités politiques. Mais elle était toujours “ouverte”. Après son voyage, elle nous a rapporté un viol à l'âge de trois ans par un jeune homme chargé de la garder. Sa mère l'a surpris et l'a renvoyé sur-le-champ. Tania ne se souvient pas de cet événement c'est par sa mère qu'elle en a eu connaissance. Lors des viols, la seule solution pour Tania a été d'accepter une position féminine. Elle en a déduit que la seule façon de survivre pour elle était d'être une femme.


Ne pas s'opposer à un éventuel parcours “transsexuel” a permis, non seulement d'installer une relation de confiance, mais également à ce que tout ne tourne pas autour de cette question. La demande n'est plus une demande de transformation, même si Tania continue de se vernir les ongles.

D'après mon expérience, mon parcours thérapeutique et la clinique du groupe de recherche “trans” au Centre Georges Devereux, je pense que l'on ne peut pas aider les personnes concernées par le syndrome de Benjamin en thérapie en “s'attaquant” à leur “transsexualité” ou à leur sexualité. Il est plus logique et plus efficace de considérer la personne comme n'importe quel autre patient, c'est-à-dire sans discrimination. C'est la personne elle-même qui doit aborder la question “transsexuelle”. C'est seulement à cette condition que cette question pourra vraiment être gérée et le thérapeute pourra compter sur la personne comme alliée. Il ne s'agit pas d'aller contre le syndrome de Benjamin, mais d'accompagner la personne afin qu'elle puisse avoir une décision éclairée dans un sens ou dans l'autre. En effet, la “transsexualité” peut parfois être un symptôme d'une autre difficulté. La personne doit être et se sentir libre. Sans cela le clinicien renforce les défenses de la personne qui le considérera comme un ennemi qui cherche absolument à la faire changer. C'est un piège dans lequel tombe la très grande majorité des “psys”. Avec la question “transsexuelle”, ils cessent d'être cohérents et d'être des cliniciens. Quand on croit voir un symptôme chez un patient, on ne se précipite pas dessus pour le lui ôter, surtout si ce n'est pas un symptôme.

Avant et pendant le parcours “transsexuel”, c'est une aide à l'auto diagnostic qui est la plus fonctionnelle. Les personnes dites “transsexuelles” ont pris l'habitude depuis longtemps de préserver leur sexe psychologique envers et contre tous. Cela entraîne souvent une certaine rigidité qu'il faut tenter d'assouplir et non de renforcer.

Les problèmes les plus fréquents que l'on rencontre chez les personnes “transsexuelles” sont l'anxiété et la dépression. Ceux-ci sont majorés lorsque la “transsexualité” n'est pas prise en charge. En effet, le décalage entre le sexe anatomique et le sexe psychologique génère une très grande souffrance psychique. La personne ne voyant pas d'issue ni d'amélioration possible peut sombrer dans le désespoir et la dépression. Par ailleurs, lors du commencement du traitement de transformation (prise d'hormones), on observe une amélioration de l'anxiété et une diminution des signes dépressifs.

Pour les personnes qui ont fini leur transformation, une psychothérapie ou un soutien psychologique peut être nécessaire si cela n'a pas été correctement fait avant et pendant le parcours ou si des difficultés de vie le demandent ou persistent. Il est possible d'aider les personnes à clore un parcours de vie traumatisant. Il est très confortable pour le patient de savoir que le “psy” ne se focalise pas sur sa “transsexualité”, qu'il en a connaissance et qu'il est parfaitement à l'aise avec cette éventualité. Cela permet l'établissement d'une relation de confiance où tout pourra être dit et abordé. L'ouverture d'esprit du “psy” est nécessaire afin de ne pas bloquer la parole du patient comme cela se produit trop souvent. Tout cela est beaucoup plus formateur pour le “psy” qui peut apprendre des choses qui, autrement, ne lui seraient pas données.

Un “psy” ne connaissant pas suffisamment la question “transsexuelle” mais ne se sentant pas “menacé” par cette problématique, aura intérêt à travailler, lors de ses consultations avec des personnes “transsexuelles”, avec un représentant du monde “transsexuel”.


Notes:

[111]  Centre Georges Devereux - Université Paris 8 - 2, rue de la Liberté - 93526 Saint-Denis Cedex 02. C'est le seul Centre universitaire d'aide psychologique en France. Il est aux psychologues cliniciens ce que le CHU est aux médecins.

[112]  SWERTVAEGHER J-L., (1998), De la transsexualité au transsexualisme: un sacrifice moderne? Approche ethnopsychiatrique de la question transsexuelle, mémoire de DESS de psychologie clinique et pathologique, sous la direction de Françoise SIRONI, Université Paris 8, 117 p., disponible au Centre Georges Devereux, Paris 8, pp. 76-87.

[113]  REID R.W., (1995), op. cit., p. 32.

[114]  Chirurgie de redétermination ou de réassignation sexuelle.

[115]  Voir COHEN-KETTENIS P.T., KUIPER A.J. & VAN DER REYT F., (1985), Transsexuality in the Netherlands. Some medical and legal aspects, in Medicine and Law, 4, pp. 373-378; COHEN-KETTENIS P.T. & KUIPER A.J., (1984), Transseksualiteit en psychothérapie, in Tijdschrijft voor psychothérapie, 3, pp. 153-166.

[116]  Le patient ne se dit plus “transsexuel” et renonce définitivement au changement de sexe.

[117]  Le questionnaire G2-25 est un cas authentique, diagnostiqué et pris en charge dans une équipe médicale connue pour être très exigeante envers les patients. Il ne souhaite plus aucun contact.

[118]  REUCHER T., (2000), op. cit., pp. 101, et voir les commentaires et remarques des SB, annexe I, pp. I.3-I.4.

[119]  DOUCÉ J., (1986), op. cit., p. 137.

[120]  DOUCÉ J., (1986), op. cit., p. 137.

Mis en ligne le 11/11/2003. Mis à jour le 05/04/2004.


              

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