3.  QUAND LES “PSYS” SONT EFFRAYES PAR LES “TRANSSEXUELS”...

La question “transsexuelle” fait très souvent “effraction” chez les individus. L'effraction est perceptible chez un interlocuteur quand il change d'attitude à l'annonce du problème. Il se recule sur sa chaise, son visage change d'expression, il se ferme ou reste figé, il bégaie ou rit, ses yeux s'arrondissent ou il regarde ailleurs...

Ce qui effracte, c'est l'idée même du changement de sexe, qu'une personne puisse demander une “mutilation”[33]. Car c'est de cela qu'il s'agit pour l'interlocuteur qui, pour comprendre, tente de s'identifier à la personne “transsexuelle”. C'est ce qu'il ne faut surtout pas faire car ce n'est pas de son propre corps qu'il s'agit mais de celui de l'autre, et il n'y a pas de menace pour soi. Cela amène également un certain nombre d'interlocuteurs à se (re)poser la question de leur propre identité. Cette question peut les fragiliser et amener un rejet violent et des positions rigides car le risque de “contagion” est trop envahissant.

Par ailleurs, la plupart des auteurs ne perçoivent que partiellement la problématique “transsexuelle”, ils n'ont pas une vision de l'intérieur. N'étant pas “transsexuel”, ils ne comprennent pas ce que vivent les personnes concernées. Ils s'arrêtent aux apparences. Quand des auteurs sont “effractés”, ils ne s'aperçoivent pas que leur vision est déformée par “l'effraction”, et qu'il ne s'agit pas de la réalité “transsexuelle”.

Anita HOKARD, psychologue clinicienne, en témoigne[34]:

« Disons-le tout net, il n'existe pas de rapports à un transsexuel qui aillent de soit. La transsexualité ébranle les repères de notre univers sensé à partir duquel chacun de nous s'est constitué, existe, se définit. C'est dire qu'une telle relation nous menace toujours «quelque part». Le praticien («psy», chirurgien, endocrinologue) n'échappe pas à ces effets. Le problème que le transsexuel lui présente déborde l'individu, envahit la relation et implique le praticien lui-même. Ce phénomène, qui peut se rencontrer ailleurs, joue dans ce cas précis un rôle particulièrement déterminant —dont on parle peu— et qui doit peser lourd au moment de se prononcer sur le traitement à adopter (et notamment sur l'éventualité d'une opération). Outre les phénomènes de transfert, contre-transfert, d'identification, etc., nous pensons surtout à l'angoisse de castration qui se trouve ainsi réactivée chez le praticien. Notre propre expérience nous l'a montré, il semble que nous vivions mieux le phénomène quand le changement souhaité va dans le sens de notre propre sexuation. »

Les “psys” pensent trouver l'origine de la “transsexualité” dans la petite enfance des personnes ou qu'il s'agit d'un conflit familial. La plupart des psychanalystes qui théorisent sur la question “transsexuelle” le font de façon réactive et/ou discréditent le patient. Pour illustrer cela, je ne cite qu'un ou quelques exemples par auteur. Certains de leurs propos sont carrément sexistes, homophobes, et “transphobes”.


Colette CHILAND donne clairement sa position:

« A propos de la THC[35], elle[36] continue de penser que c'est une réponse «folle» faite à une demande «folle». »

« A un niveau plus profond, j'aurais du mal à considérer comme un homme celui qui ne serait pas — virtuellement — capable de me pénétrer, et je n'ai pas peur de me faire piéger dans ma vie privée par un transsexuel FM parce que le critère de surface en costume d'Adam est parlant. Il n'en va pas de même pour mes collègues hommes en face d'un transsexuel MF...
Mais je me reprends et le paradigme des intersexués se présente à moi. Je peux avoir devant moi un homme sans verge de par sa naissance, je ne le ressens pas, et bien d'autres avec moi, de la même manière qu'un homme qui s'est fait couper la verge. On le considère plus naturellement comme appartenant à son sexe d'assignation qu'un transsexuel à son sexe de réassignation. Pourquoi?
 »[37]

« On a pu dire qu'il n'y avait pas de transsexualisme vrai ou primaire chez la fille, en raison de l'importance évidente que prend chez elle la composante homosexuelle. Un certain nombre de candidates à la réassignation du sexe n'ont pas été des garçons manqués. Elles ont eu, parfois très tôt dès l'âge de six ans, un émoi sexuel devant des filles. Attirées par des filles, elles ont pensé que ce pourrait être de l'homosexualité pour rejeter aussitôt cette idée. “Etre homosexuelle, c'est ne pas être normale. Je suis normale. Donc, si je suis attirée par des filles, c'est que je suis un garçon.” Elles ne souhaitaient pas être dans une situation de symétrie par rapport à la fille qui les attirait, mais la protéger. [...]
Les filles qui vont devenir des candidates à la réassignation du sexe, on ne les voit probablement pas.
 »[38]


Patricia MERCADER[39]:

« Or, il suffit de considérer les transsexuels dans leur sexe biologique, comme tout le monde en somme, sans se convertir à ce que j'ai nommé plus haut leur hérésie, pour voir leur demande sous un tout autre angle et envisager des approches thérapeutiques bien différentes du «changement de sexe» (je pense en particulier à la pensée de Jean-Marc Alby, de Leslie Lothstein, d'Anna Potamianou, de Colette Chiland ou d'Agnès Oppenheimer). Dès qu'on voit le transsexuel dans son histoire de garçon, puis d'homme, et la transsexuelle dans son histoire de fille, puis de femme, il devient possible d'entendre leur demande comme un symptôme, et leur revendication d'un sexe psychique délié de leur anatomie comme une forme de délire. Mais ceci suppose de reconnaître ce que nous partageons avec eux sans en être venus à leur étrange folie, et ceci sans pour autant nous identifier à eux sur un mode adhésif. Mes entretiens avec des hommes et surtout des femmes transsexuels m'ont permis d'expérimenter à quel point ce mouvement par lequel on doit faire varier la distance identificatoire est difficile avec eux. Pendant la première phase de mon travail, par exemple, alors que je rencontrais des femmes en demande de «changement de sexe», et par conséquent d'abord une mastectomie, je me suis aperçue un soir que depuis quelque temps je m'endormais les mains posées sur ma poitrine, comme pour la protéger. Depuis, je reste curieuse: qu'arrive-t-il de cette sorte aux autres chercheurs, aux médecins, aux juges, à tous ceux qui rencontrent des transsexuels? »

Elle témoigne ici des effets de sa propre effraction par la question “transsexuelle”.


Catherine MILLOT[40]:

« La crémière chez laquelle vous vous fournissez est peut-être père de famille. Des religieux, des médecins, des infirmiers, des employés, des petits fonctionnaires «changent» de sexe. En Hollande, on s'est efforcé de leur faciliter grandement cette démarche. Quelques entretiens avec un psychologue suffisent pour que s'ouvre à qui veut s'y engager la voie d'un processus de transformation qui se conclut par un changement d'état-civil. Ces hommes devenus femmes peuvent se marier, adopter des enfants, les femmes transformées en hommes font inséminer artificiellement leur épouse et sont des pères tout à fait légitimes de cette progéniture. Il existe déjà en France quelques cas de ce genre, et cela n'est qu'un début. La réforme de la législation concernant les changements de sexe est en cours. La tendance des juristes français est actuellement avant-gardiste: la liberté de disposer de soi-même s'étendant au choix du sexe propre est à l'horizon. Afin de ne pas subordonner le changement d'état-civil à des opérations tout de même mutilantes (beaucoup de transsexuels s'arrêtent en cours de transformation avant l'ablation des organes virils, ou des organes génitaux internes chez la femme), il est question de l'accorder aux transsexuels qui auront conservé leur sexe d'origine. La loi sera bientôt stollerienne: elle fera la distinction entre le sexe (organe) et le genre (identité). »

« Si le transsexualisme répond à un rêve, celui de changer de sexe, on voit qu'il fait rêver, voire gamberger les non-transsexuels. Si jusqu'ici la différence des sexes doit beaucoup au symbolique et à ses bipartitions, à l'imaginaire qui fixe les rôles, elle appartient en dernier ressort, pour ce qu'elle représente d'incontournable, au registre du réel, c'est-à-dire qu'elle est de l'ordre de cet irréductible contre quoi on peut bien se cogner sans fin la tête. Le transsexualisme changerait-il à cet égard son statut?
C'est en tout cas ce dont rêvent les médecins et les juristes qui, par vocation, ont affaire au fantasme d'un pouvoir qui ne connaîtrait pas de limites, pouvoir de mettre en échec la mort — cet autre réel — pouvoir de faire la loi, de légiférer, sans faille et sans reste, la réalité humaine. Le transsexualisme répond au rêve de reculer, voire d'abolir les limites qui marquent la frontière où commence le réel.
 »[41]

« Une autre voie est-elle possible? En particulier, d'autres solutions que le changement de sexe ont-elles été expérimentées? Contrairement à la légende, on a bel et bien tenté, avec les transsexuels, et non sans succès, toutes sortes de «psychothérapies» reposant peu ou prou sur la suggestion, de l'hypnose aux thérapies comportementales, en passant par les techniques de conditionnement. Ça marche: les transsexuels sont sensibles à la suggestion. Ils en viennent à remettre en question leur identité transsexuelle, ainsi que leur choix d'objet sexuel, et renoncent, au moins provisoirement[42], à une transformation hormonale et chirurgicale. »[43]


Pour quelques autres comme Pascal FAUTRAT, nous sommes état limite. Par ailleurs, ce dernier conclue à notre psychopathologie sans avoir rencontré un seul d'entre nous[44].

« Nous pencherons donc pour l’hypothèse borderline, non comme entité “fourre-tout” dans laquelle on classe tout patient qui défie la nosographie classique, mais au sens de Kernberg qui insiste sur la diffusion de l’identité, la prédominance des défenses primitives (notamment du clivage) et le maintien de l’épreuve de réalité chez le sujet.
Dans les états-limites «le sujet ne se construit pas un symptôme comme dans la névrose, ni un délire comme dans la psychose [...] mais agit le conflit»[45]. Comment ne pas retrouver ici notre patient transsexuel, dans ce refus de l’appareil psychique de prendre en charge un conflit qui vient alors faire retour dans le réel?
Nous avons en outre plusieurs fois fait part des troubles narcissiques graves à l’œuvre chez le sujet transsexuel, comme dans d’autres pathologies limites. Ici, la demande de changement de sexe constitue une tentative de suturer cette hémorragie narcissique; elle empêche dans la plupart des cas la décompensation du sujet sur un mode psychotique.
 »

Le narcissisme peut tout à fait cohabiter avec un syndrome de Benjamin mais l'un n'est pas la cause de l'autre.


« Cette affection est de nature psychopathologique, c’est entendu. Mais dire cela épuise-t-il la question? Le transsexualisme se résume-t-il à la psychopathologie? »[46]

Il affirme, mais ne démontre pas la “nature psychopathologique” des personnes dites “transsexuelles”.


A noter par ailleurs, l'excellente analyse de Pascal FAUTRAT du chapitre “L'effet transsexuel”[47], dont voici quelques extraits:

« Marc Darmon fait au même colloque un aveu comparable. Au sujet du petit Gaétan, qui présente un syndrome de transsexualisme, le psychanalyste confie: «Cet enfant est arrivé il y a à peu près un an. Quand il m’a rencontré il a compris que je n’avais pas une oreille très complaisante à ce qu’il pouvait m’amener; [...] il a commencé par me faire des Blanche-Neige et des Cendrillons [...] ensuite à me faire des châteaux forts, très défendus»[48]. Ici aussi, un sentiment de rejet primaire est exprimé, qui porte cette fois sur les désirs transsexuels d’un enfant. L’orateur ne fait malheureusement aucun commentaire sur cet aspect contre-transférentiel important dans l’analyse — d’autant qu’il est repéré par l’enfant, qui se met alors à dessiner des forteresses. Tout se passe, ici aussi, comme s’il y avait une sorte de place pour le rejet dans le travail avec les patients transsexuels. »[49]

« Claire Sotty, psychiatre, rapporte une étude de cas d’une patiente, transsexuelle opérée, qu’elle met un point d’honneur à baptiser «Monsieur» tout au long de son étude[50]. En outre, c’est au masculin qu’elle interpelle la patiente, qui pourtant «exige que nous le reconnaissions et le nommions femme».
Or voici que le sujet, constate madame Sotty, indignée, ne se laisse pas faire: «J’ose l’appeler Monsieur, il me rétorque en m’appelant Monsieur». On pourrait penser qu’une telle réaction était prévisible et même légitime face à l’attitude inutilement brutale de la praticienne qui, peut-être, pourrait s’appuyer sur cette expérience pour découvrir une pathologie que, visiblement, elle connaît mal. Mais le blocage est complet: «D’emblée, il s’installa dans une position de savoir, convaincu d’avoir des choses à nous enseigner», s’agace le médecin qui tient ferme ses positions et son propre savoir, tentant ainsi de se maintenir à distance d’un délire qu’elle dit ne pas vouloir cautionner.
Sollicité pour intervenir sur cette patiente qui pose de nombreux problèmes dans le service, Czermak entreprend avec elle un entretien au cours duquel il est fait allusion à sa réassignation: «On vous l’a coupée» commente le psychanalyste. Immédiatement, et comme on pourrait s’y attendre, la colère de la patiente fuse — nouvelle preuve, selon Sotty, qu’il s’agit bien d’un cas de psychose!
Il n'est pas ici question de prendre position sur le diagnostic qui est posé sur cette patiente. Mais il faut ici pointer ces pratiques brutales, qui renvoient à la préhistoire de la psychiatrie et semblent faire peu de cas du respect dû à tout patient.
 »[51]

« L’acharnement de certains auteurs à vouloir éradiquer un symptôme en se dispensant de l’avis du patient tient parfois plus de l’inquisition que de la clinique, comme s’il fallait faire abjurer le transsexuel à tout prix. »[52]


Le 21 février 1976, Marcel CZERMAK présente pour avis à Jacques LACAN un patient “transsexuel” qu'il considère comme particulièrement typique[53]. L'entretien est exemplaire des pratiques que doivent affronter les “transsexuels”.

« - Dr Jacques Lacan: Parlez-moi un petit peu, comme ça.
Mettez les choses en train si vous voulez; mettez les choses en train vous-même. Dites-moi pourquoi vous êtes ici. Dites-moi l'idée que vous vous faites de tout cela, si ça ne vous ennuie pas.
(M. H. tremble)
- J. L.: (souriant) C'est tous des médecins, vous savez, ici.
- M. H.: Oui.
- J. L.: Qu'est-ce que vous avez à raconter?
- M. H.: Depuis tout petit, j'ai revêtu des vêtements de fille. Je ne me rappelle pas à quelle date cela remonte, parce que j'étais vraiment tout petit. Je me suis rappelé des événements, c'est qu'étant petit, je caressais les vêtements féminins, principalement les combinaisons, le nylon...
- J. L.: Le nylon, vous avez ajouté le nylon, et les vêtements.
- M. H.: Surtout les sous-vêtements.
- J. L.: Oui.
- M. H.: J'ai continué à me travestir en cachette.
- J. L.: Donc vous admettez que c'est un travestissement?
- M. H.: Oui.
- J. L.: Ils devaient bien savoir, vos parents, ils s'en apercevaient quand même.
- M. H.: Non, je faisais cela tous les matins et tous les soirs dans la salle de bain, quand mes soeurs se changeaient pour se coucher, je mettais leurs vêtements.
- J. L.: A qui?
- M. H.: A mes soeurs, les deux plus jeunes soeurs et des fois, dans la journée, je revêtissais des vêtements.
- J. L.: Pourquoi vous dites «je revêtissais»? On dit d'habitude «je revêtais».
- M. H.: J'ai un très mauvais français, parce que j'ai toujours été très handicapé à l'école, avec mon problème. Dans mon travail, toujours je pensais à ce problème-là, et ça m'a toujours tout gâché dans ma vie, aussi bien que dans mon travail.
- J. L.: Donc, vous reconnaissez que ça vous a tout gâché et vous appelez ça vous-même un travestissement. Donc, cela implique que vous savez très bien que vous êtes un homme.
- M. H.: Oui, ça j'en suis très conscient.
- J. L.: Et pourquoi, à votre sentiment, pourquoi est-ce que vous aviez ce goût? Est-ce que vous avez un soupçon d'idée?
- M. H.: Non, je ne sais pas. Je sais que quand j'ai des vêtements sur le corps, cela me procure le bonheur.
- J. L.: C'est à quel titre que ces vêtements vous procurent ce que vous appelez vous-même le bonheur?
- M. H.: Ce n'est pas sur le plan sexuel; c'est sur le plan... enfin, moi, j'appelle ça sur le plan du coeur. C'est intérieur, ça me procure...
- J. L.: Vous appelez ça...
- M. H.: Ça provient du coeur.
- J. L.: Peut-être vous pourriez essayer, là, puisque nous sommes ensemble et que je m'intéresse à ce dont il s'agit... ça provient du coeur... c'est cela que vous venez de dire.
- M. H.: J'ai déjà tout le caractère d'une femme, aussi bien sur le plan sentimental...
- J. L.: Sur le plan...
- M. H.: Sentimental.
- J. L.: Peut-être vous pouvez m'éclairer ça un peu: sur le plan sentimental.
- M. H.: C'est-à-dire que c'est une qualité, j'appelle ça une qualité, je suis doux.
- J. L.: Dites...
- M. H.: Je suis douce et gentille.
- J. L.: Oui, allez...
- M. H.: Mais je ne vois pas d'autre qualité, à part ça... surtout la douceur, sur le plan sentimental.
- J. L.: Vous avez eu une relation sentimentale?
- M. H.: Avec des hommes puis avec des femmes, pour voir quelle est la personne qui me conviendrait le mieux. Et en fin de compte, je n'en ai aucune. Ni l'un ni l'autre ne m'attirent, aussi bien les femmes, parce que je ne peux pas me ressentir homme vis-à-vis d'une femme et puis avec un homme, c'est plus fort que moi, je ne peux pas avoir des rapports avec des hommes; j'ai essayé deux fois, mais...
 »[54]

« - M. H.: Le premier, André, je l'ai connu à l'âge de six ans, et Patrick, je l'ai connu à l'âge de treize ans.
- J. L.: Vous l'avez connu comment?
- M. H.: A l'école.
- J. L.: Ecoutez, mon vieux; vous avez quand même de la barbe au menton, vous n'y pouvez rien.
- M. H.: Je fais tout pour la cacher.
 »[55]

« - M. H.: Dans Paris, il y en a beaucoup des travestis qui sont sur les trottoirs, parce qu'ils sont obligés de faire comme ça. On me bousculait pour me parler, on me disait: viens, etc... Moi, je ne répondais pas, je passais mon chemin.
- J. L.: C'était des gens de quel acabit?
- M. H.: Acabit, qu'est-ce que ça veut dire?
- J. L.: C'était des gens de quel âge?
- M. H.: Vingt-quatre ans, trente ans, c'était des jeunes.
- J. L.: Oui, bon. Alors venons à la dite Monique. Ça a duré combien?
- M. H.: Ça a duré six mois. On se voyait pour le week-end, parce que moi, je travaillais à la campagne. A week-end, on se voyait; on allait au bal, on s'amusait on essayait de se divertir au maximum.
- J. L.: Si je me permets de dire quelque chose, c'est que ce n'était pas un divertissement très divertissant.
- M. H.: On allait au bal, on allait se promener. J'avais une moto à cette époque-là. On allait dans les villages plus loin.
- J. L.: Ça se passait régulièrement tous les week-end? Et alors, qu'est-ce que vous faisiez le reste du temps?
- M. H.: La semaine, je travaillais.
- J. L.: Vous travaillez où?
- M. H.: A la société G., qui fait des antennes pour la télévision, qu'on met sur les toits.
 »[56]

« - M. H.: Des fois, je m'en irais n'importe où puis je ne reviendrais jamais, pour ne pas poser de ces problèmes-là à mes parents.
- J. L.: Comment envisagez-vous d'aller n'importe où?
- M. H.: Au Maroc.
- J. L.: Au Maroc, ce n'est quand-même pas n'importe où.
- M. H.: Non, ce n'est pas n'importe où; c'est dans le but de pouvoir travailler. Travailler, puis pouvoir...
- J. L.: Pouvoir quoi?
- M. H.: Me faire opérer.
- J. L.: C'est cela qui vous oriente vers le Maroc, parce que vous croyez qu'au Maroc on vous opérera?
- M. H.: Bien sûr.
- J. L.: Comment savez-vous ça?
- M. H.: Je l'ai lu sur des bouquins.
- J. L.: Vous faire opérer, c'est quoi? C'est essentiellement vous faire couper la queue.
- M. H.: Il y a la castration, mais il y a aussi la transformation du corps, les hormones!
- J. L.: Les hormones, ça vous parait fixer spécialement votre espoir. C'est la seule chose qui vous soutienne, pour l'instant?
- M. H.: Il y a ça, bien sûr et principalement c'est mon visage, parce que je ne peux pas le cacher sous des vêtements. Mon visage... il choque dans la rue n'importe qui le verra...
- J. L.: Alors, c'est pour cela que vous allez voir des chirurgiens esthétiques. Qu'est-ce que vous attendez de la transformation de votre visage?
- M. H.: La barbe, déjà. Une épilation, c'est une chose majeure. Puis il y a des opérations qui s'effectuent sur le menton, sur le nez. Obligatoirement, cela peut embellir le visage. Je ne dis pas pour cela qu'on a un visage de femme après une opération comme ça, mais il est un peu arrangé.
- J. L.: Pauvre vieux, au-revoir.
(le patient sort)
- Dr Lacan: Il est bien accroché.
... au Dr Czermak: dites-moi, alors, qu'est-ce que vous comptez en faire.
- Dr Czermak: Je suis dans l'embarras. Je suis plutôt embarrassé. C'est bien pourquoi je vous l'ai montré.
- Dr L.: Il finira par se faire opérer.
- Dr C.: Les chirurgiens de Corentin Celton ont proposé à sa mère de le faire opérer pour quatre millions dans le privé!
- Dr L.: C'est le type même du type qui arrive à se faire opérer. Il arrivera sûrement à se faire opérer, il faut s'y attendre. On appelle ça couramment le transsexualisme. Il faut lire la thèse d'Alby sur le transsexualisme.
- Mme Suzanne Ginestet-Delbreil: Et après, qu'est-ce qui se passera?
- Dr C.: Le devenir ne semble pas très brillant pour un certain nombre d'entre eux.
- Dr Alain Didier-Weil: Mais, Monsieur, est-ce qu'il est vraiment impensable d'espérer qu'on puisse l'aider à envisager une opération analytique?
- Dr L.: On arrivera à rien. On arrivera à rien. Cela a été fait, ça n'a rien donné. Cela date de la petite enfance. Il est décidé pour cette métamorphose. On ne modifiera rien.
- Dr A. D-W.: Cela renvoie à une impuissance pour nous qui est presque aussi insupportable que ce qu'il vit lui-même.
- Dr L.: Je n'ai pas vu le moindre élément qui me permette d'en espérer un résultat.
 »[57]

De quoi s'agit-il? D'un entretien clinique ou d'un interrogatoire de police! La personne est seule face à un groupe de médecins. Le niveau d'étude de la personne est faible et la relation lors de l'entretien est, de ce fait, déséquilibrée. La communication ne se fait pas sur le même niveau. De plus Jacques LACAN accentue ce déséquilibre par sa façon de procéder. Il emploie des termes crus, «vous faire couper la queue»[58], que l'on appellerait “craquées verbales” dans un protocole de Rorschach ou de TAT. Il emploie des termes que ne comprend pas M. H. «des gens de quel acabit?»[59]. A la question de M. H., «Acabit, qu'est-ce que ça veut dire?», il répond par une autre question «C'était des gens de quel âge?». Il émet des commentaires discréditants «Si je me permets de dire quelque chose, c'est que ce n'était pas un divertissement très divertissant»[60], «Pauvre vieux, au-revoir»[61]. Il emploie un ton familier et change brutalement de sujet «Ecoutez, mon vieux; vous avez quand même de la barbe au menton, vous n'y pouvez rien»[62].

M. H. ne nie pas être physiquement un homme, il dit se sentir femme. Comme beaucoup de personnes “transsexuelles”, M. H. n'a pas d'autre mot que “travestissement” pour décrire le fait de s'habiller en femme. En 1976, en France, il n'y a pas vraiment de solution de traitement pour les “transsexuels”. Les opérations sont pratiquées au Maroc et les personnes doivent les financer. Pour la psychanalyse, le travestissement est une perversion. Pour la psychiatrie c'est une paraphilie, terme qui n'est pas péjoratif et qui permet de faire la distinction avec perversité. Car la perversité est très différente de la perversion. Les paraphilies restent à réétudier avec d'autres méthodes que la psychanalyse et la psychiatrie[63].

Notons que le dialogue des Professionnels entre eux est tout aussi éloquent. Ils reconnaissent leur impuissance et leur frustration. Finalement, c'est le patient démontre l'impuissance de la théorie psychanalytique à penser les “transsexuels”, «est-ce qu'il est vraiment impensable d'espérer qu'on puisse l'aider à envisager une opération analytique?»[64]. Les “transsexuels/les” demandent une opération chirurgicale et les “psys” proposent une opération analytique. C'est la guerre entre les chirurgiens qui accèdent à la demande des personnes “transsexuelles” et les psychanalystes qui sont mis en échec par les personnes “transsexuelles” qui leur échappent en allant voir les chirurgiens. Ces dernières ne veulent pas de leur opération analytique. Pour Jacques LACAN, il y a une ou plusieurs conditions minimum pour une opération analytique: «Je n'ai pas vu le moindre élément qui me permette d'en espérer un résultat.»[65], conditions minimum que, visiblement les personnes “transsexuelles” ne remplissent pas.

Seuls ces experts, psychiatres, psychanalystes, psychologues, sont écoutés et entendus. Ils parlent à notre place. Leurs discours déforment le notre et nous discréditent. C'est de la maltraitance théorique comme le dit Françoise SIRONI, psychologue, maître de conférences et responsable d'une consultation et d'un groupe de recherche enfin non discréditants consacrés aux personnes “transsexuelles” (Université de Paris 8).

De plus, la théorie psychanalytique et la psychiatrie sont issues d'une pensée hétérocentrée et hétéronormative. Aucun des auteurs ne dit de quelle place il parle. Sont-ils “transsexuels”, transgenres, homosexuels, bisexuels, hétérosexuels?

Les écrits de ces experts découlent d'une méconnaissance profonde de la question “transsexuelle” et de théories hétérocentrées qui se sont érigées en “normes” au mépris des droits humains. En donnant l'idée d'une psychopathologie, ces écrits entraînent des conséquences sociales et politiques pour les personnes “transsexuelles”, tels que leur rejet par la famille, l'entourage et par la société en général. Les écrits de ces experts montrent également l'incapacité à apprendre des patients. Les positions en sont plus dogmatiques que cliniciennes ou scientifiques. Pour une revue plus précise de la question, voir Jean-Luc SWERTVAEGHER[66].

Malgré l'évolution des mentalités, les homosexuels subissent encore les effets de positions semblables tenues à leur égard. Combien de temps nous faudra t-il pour démontrer que nous ne sommes pas plus psychopathologiques que les gauchers. Stigmatiser un groupe social, sous quelque prétexte que ce soit, ne résout en rien la question...

Monique WITTIG[67], lesbienne féministe donne son point de vue sur la théorie et pratique psychanalytique, sur les effets politiques que cela engendre pour les lesbiennes, les hommes homosexuels et les femmes[68]:

« Qui a donné aux psychanalystes leur savoir? Par exemple pour Lacan ce qu'il appelle le «discours psychanalytique» et l'«expérience analytique», tous deux lui «apprennent» ce qu'il sait. Et chacun lui apprend ce que l'autre lui a appris. Niera-t-on (et qui par-dessus le marché?) que Lacan ait pris connaissance «scientifiquement» dans l'«expérience analytique» (une expérience en quelque sorte) des structures de l'Inconscient? Fera-t-on irrationnellement abstraction des discours des psychanalysé(e)s couché(e)s sur leur divan? Pour moi il n'y a aucun doute que Lacan ait trouvé dans «l'inconscient» les structures qu'il dit y avoir trouvé puisqu'il les y avait mises auparavant. »

« Tous ces témoignages soulignent le sens politique que revêt dans la société hétérosexuelle actuelle l'impossibilité de communiquer autrement qu'avec un psychanalyste pour les lesbiennes, les hommes homosexuels et les femmes. La prise de conscience de l'état des choses général (ce n'est pas qu'on est malade ou à soigner, c'est qu'on a un ennemi) provoque généralement de la part des opprimé(e)s une rupture du contrat psychanalytique. »[69]


Notes:

[33]  Ce que certains considèrent comme une mutilation est pour nous une réparation. Pour eux, ce serait évidemment une mutilation puisqu'ils ne sont pas “transsexuels”. Ce n'est pas de leur corps qu'il s'agit mais du notre.

[34]  HOKARD A., (1980), La transsexualité, quelle(s) solution(s) pour quel problème?, in La question transsexuelle, Joseph DOUCÉ Eds, 1986, Paris, Lumière & Justice, pp. 39-44, p. 44.

[35]  Transformation hormono-chirurgicale.

[36]  Colette CHILAND, citée par CORDIER B., CHILAND C., GALLARDA T., (2001), op. cit., p. 191.

[37]  CHILAND C., (1997), Changer de sexe, Paris, Odile Jacob, 282 p., p. 80.

[38]  CHILAND C., (1997), op. cit., p. 96.

[39]  MERCADER P., (1994), L'illusion transsexuelle, Paris, L'Harmattan, 297 p., pp. 270-271.

[40]  MILLOT C., (1983), Horsexe. Essai sur le transsexualisme, Paris, Point hors ligne, 141 p., pp. 10-11.

[41]  MILLOT C., (1983), op. cit., p. 13.

[42]  C'est moi (T.R.) qui souligne. Quelle efficacité!

[43]  MILLOT C., (1983), op. cit., p. 138.

[44]  FAUTRAT P., (2001), De quoi souffrent les transsexuels?, (une pensée d'avance), Paris, Editions des archives contemporaines, 142 p., p. 83.

[45]  LOTHSTEIN L., Female-to-male transsexualism. Historical, clinical and theoritical issues, Boston, Routledge & Kegan, 1983, cité par MERCADER P., (1994), L'illusion transsexuelle, Paris, L'Harmattan, 297 p., pp. 108-109.

[46]  FAUTRAT P., (2001), op. cit., pp. 119-120.

[47]  FAUTRAT P., (2001), op. cit., pp. 105-117.

[48]  DARMON M., (1996), C’est une dame, in Sur l'identité sexuelle: à propos du transsexualisme. Actes des journées du 30 novembre et 1er décembre 1996, CZERMAK M., FRIGNET H. Eds, (Le discours psychanalytique), Paris, Association Freudienne Internationale, pp. 339-356, p. 357.

[49]  FAUTRAT P., (2001), op. cit., pp. 107.

[50]  SOTTY C., (1996), Monsieur S., in Sur l'identité sexuelle: à propos du transsexualisme. Actes des journées du 30 novembre et 1er décembre 1996, CZERMAK M., FRIGNET H. Eds, (Le discours psychanalytique), Paris, Association Freudienne Internationale, pp. 234-245.

[51]  FAUTRAT P., (2001), op. cit., pp. 108-109.

[52]  FAUTRAT P., (2001), op. cit., p. 109.

[53]  LACAN J., (1996), Entretient avec Michel H., in Sur l'identité sexuelle: à propos du transsexualisme, CZERMAK M., FRIGNET H., 1996a, (Le discours psychanalytique), Paris, Association Freudienne Internationale, 582 p., pp. 311-353, extrait: pp. 312-347.

[54]  LACAN J., (1996), op. cit., pp. 312-314.

[55]  LACAN J., (1996), op. cit., p. 315.

[56]  LACAN J., (1996), op. cit., pp. 318-319.

[57]  LACAN J., (1996), op. cit., pp. 345-347.

[58]  LACAN J., (1996), op. cit., p. 318.

[59]  LACAN J., (1996), op. cit., p. 346.

[60]  LACAN J., (1996), op. cit., p. 319.

[61]  LACAN J., (1996), op. cit., p. 347.

[62]  LACAN J., (1996), op. cit., p. 315.

[63]  Des échanges avec une personne paraphiliaque ont attiré mon attention sur le terme de perversion et sur cette problématique finalement assez mal connue.

[64]  LACAN J., (1996), op. cit., p. 347.

[65]  LACAN J., (1996), op. cit., p. 347.

[66]  SWERTVAEGHER J-L., (1999), Que sont devenues les personnes réassignées. Approche ethnopsychiatrique de la “transsexualité”, mémoire de DEA de psychologie clinique et pathologique, sous la direction de Tobie NATHAN, Université de Paris 8, 140 p., disponible au Centre Georges Devereux, Paris 8, pp. 50-61, et la partie Quand la théorie disqualifie les personnes transsexuelles, pp. 61-64.

[67]  WITTIG M., (2001), La pensée straight, (Modernes), Paris, Balland, 157 p. Straight: hétéro en argot étasunien.

[68]  WITTIG M., (2001), op. cit., p. 67.

[69]  WITTIG M., (2001), op. cit., p. 68.

Mis en ligne le 11/11/2003. Mis à jour le 05/04/2004.


              

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