PSYCHANALYSTES, ENCORE UN EFFORT...


Un livre de plus sur le problème transsexuel. Un livre de plus pour témoigner que les transsexuels, qu'ils souffrent ou pas, posent quand même problème. Dans La métamorphose impensable, essai sur le transsexualisme et l'identité personnelle (Gallimard), Pierre-Henri Castel nous explique en quoi les transsexuels sont, d'un point de vue métaphysique —carrément— des aiguillons de la pensée. Ils n'en demandaient pas tant, une amélioration de leur condition de vie aurait été plus salutaire que le douteux privilège de bousculer la boîte à pensée d'un psychanalyste voulant faire carrière en pathologisant les transsexuels.

Une phrase, une seule: «prendre l'organe sexuel réel pour un symbole susceptible d'avérer l'identité». Et voilà les transsexuels renvoyés dans la maladie. Verdict de Monsieur Castel: les transsexuels souffrent d'une méprise. Maladie est un terme polémique, et pathologie est connotée de façon péjorative. Alors, pour faire objectif, en bon psychanalyste savourant les nuances de chaque mot, Pierre-Henri Castel a choisi d'assigner les transsexuels à la méprise, donc au divan. Le sien de préférence. Bien que sûr qu'il doit se trouver des trans pour «prendre l'organe sexuel réel pour un symbole susceptible d'avérer l'identité», mais d'une part il n'est pas nécessaire d'être trans pour faire cela et d'autre part il est intellectuellement ridicule d'établir un constat pathologique global à partir de cas individuels. N'est-ce pas Castel qu'il faut renvoyer à son mépris?

A l'image des prêtres d'hier qui disaient n'avoir jamais vu d'homosexuels heureux, Monsieur Castel gratte quelques 600 pages pour nous dire qu'il n'a jamais analysé de trans heureux. Faut-il, dès lors, mépriser la réalité des transsexuels qui n'ont pas besoin du divan de Monsieur Castel? Faut-il faire abstraction du vécu des transsexuels à partir du moment où ce vécu invalide la prose du docteur? On ressort de cette lecture en se disant qu'une fois de plus les transsexuels ont été pris en otages pour défendre, à leur encontre, un ordre moral à ce point rétrograde qu'on préfère le présenter comme symbolique. En attendant, les enjeux politiques de l'émancipation des transsexuels ont été soigneusement passés sous silence. Par pitié, qu'on ne présente plus Monsieur Castel comme un spécialiste du transsexualisme, ce serait prendre le mépris des transsexuels pour une érudition susceptible d'autoriser un pouvoir. Avons-nous fait tant de chemin pour en arriver là?

Le titre, en toute simplicité, est une déclaration de guerre. La métamorphose est impensable. Mais pour qui? La machine à penser se met en branle pour nier sur 600 pages de concepts l'évidence même de ces vies qui démontrent non seulement que la métamorphose est pensable, mais aussi possible et souhaitable. C'est je crois tout le scandale et la froideur de m'essai de Monsieur Castel: spéculer sur le transsexualisme en prenant une trame métaphysique douteuse pour faire abstraction de la réalité et de la dynamique de cette métamorphose. L'aporie intellectuelle voulue par Pierre-Henri Castel est complètement indépendante de la trajectoire concrète des transsexuels, c'est pourquoi cet essai n'entend pas rendre compte du fait que la métamorphose ne cesse d'avoir lieu depuis un siècle et que la majorité des transsexuels opérés ne regrette en rien cette étape salvatrice dans leur trajectoire personnelle. Ce qui ne veut bien sûr pas dire que les transsexuels n'ont pas de problème, mais c'est précisément là que se joue le raté de la spéculation du livre de Castel: son odyssée métaphysique fait l'impasse sur le problème fondamental des transsexuels, à savoir la transphobie. Le problème dramatique qui se pose aux transgenres comme aux transsexuels ce n'est pas la question ni même la résolution de la métamorphose (passage d'une identité de genre assignée à une identité de genre voulue), mais son incompréhension et sa répression par celles et ceux qui ne sont pas transsexuels. S'il a fallu beaucoup de temps pour rayer l'homosexualité de la liste des maladies mentales, c'est précisément parce qu'il s'est trouvé toute une cohorte de docteurs, psychiatres et psychanalystes pour faire de l'homosexualité une question irrecevable, impertinente, impensable. Il revient aujourd'hui aux transsexuels et à ceux qui les soutiennent de classer le docteur Castel non pas comme un spécialiste du transsexualisme mais comme un éminent théoricien de la transphobie contemporaine. A ce titre, la pertinence de son livre est impensable.


Maxime FOERSTER
funandfancy (at) hotmail (point) com

CASTEL Pierre Henri, (2003), La métamorphose impensable. Essai sur le transsexualisme et l'identité personnelle, (NRF), Paris, Gallimard, 551 p.

Mis en ligne le 22/10/2003. Mis à jour le 30/06/2005.


   

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