ANNERIC



Tout d'abord bonjour!

Moi, je suis Anneric, prénom bizarre autant que la personne qui va avec. Pour me définir au jour d'aujourd'hui, je me dirais «transgenre à tendance androGYNE, d'origine mâle». Je m'explique: Je ne me définis pas comme transsexuelle, parce que je ne me sens pas femme intégrale. Je ne sais pas ce que c'est qu'une femme. Par contre, je sais ce qu'on appelle un garçon, vu qu'on m'a dit tous les jours ce qu'il fallait faire pour en être un... Et donc je sais clairement que je n'en suis pas un. Je pense que par rapport à la plupart des témoignages de transsexuel-les, je vais un peu sortir de l'ordinaire. Mais commençons par le commencement:

Né au début du mois de décembre 1977, je suis un garçon, sans conteste, enfin c'est ce que déclarera à ma mère, l'infirmière sur qui je viens de faire pipi. Pour des raisons médicales, ma première nourriture est composée majoritairement d'antibiotiques, ce qui aura des conséquences assez lourdes sur la suite. Ma santé s'en trouve très affaibli et mon système de défenses immunitaires sera pendant des années quasi inexistant... Je ne suis pas costaud, ni viril, ni sportif...ni, ni, ni...

Ma famille se compose ainsi: Père et mère, marié-es. Une sœur. Autour de nous, quatre cousines, deux tantes et deux oncles, deux grands-mères, pas de grand-père (l'un est mort et l'autre interné en HP, mort depuis...) J'ai donc un contact très fort avec les personnes de mon age (sœur et cousines...) et mes jeux ne sont et ne seront jamais ceux des autres garçons. J'ai en effet des super souvenirs avec Barbie, et je ne connais aucune affinité avec Bioman...

Petite enfance, mes parents travaillaient en milieu carcéral, le logement de fonction était à l'intérieur des murs barbelés les plus connus de (f)rance. (Fleury Mérogis, St Paul et St Joseph à Lyon, Varce (38), Fresne, Bois d'Arcy... de quoi en faire pâlir plus d'un-e) J'avais cette étrange incompréhension du monde qui m'entourait. Je savais qu'il y avait les méchants, et les gentils, sauf que je préférais le contact des dits méchants que je croisais, des déserteurs, ou autres petites frappes au cœur d'or qui avaient des postes d'entretiens au sein de la taule, que la présence effrayante des mâtons, et autres C.R.S. qui, pour assurer Notre sécurité étaient armés et réprimés les émeutes à grands coups de canon à eau, lacrymo dans les cris et les flammes. (Jusqu'à ce qu'un jeune de 24 ans ne tombe du toit, en 1988.) J'avais donc une peur bleue de la violence, et très vite, on me fit comprendre que d'être un homme (mon fils) ce serait en passer par un apprentissage obligé de cette violence (à l'école, au stade, dans la rue, en soirée...).

Apprentissage que je repoussais sans cesse, je fuyais les cours de sports, ainsi que celles de récrés, je m'isolais avec quelques ami-e-s, les autres introverti-e-s de l'école, pour former un sous groupe assez connu: les boucs émissaires... Et cela durant la primaire, et le début du collège.

1990: Bouleversement. J'ai 13 ans, et toute ma petite famille se décide à déménager dans la Drôme, loin des miradors et des parloirs sauvages qui hantaient mes nuits... La Drôme, c'est paisible, rurale, et c'est là qu'habitent mes deux cousines préférées... Le bonheur s'ouvre à moi. Ce même été 1990, je pars en voyage linguistique, je rencontre C., une fille “gothique” de 4 ans mon aînée. On tombe follou amoureureuses... Elle me trouve différent des autres garçons et malgré la différence d'age, notre relation durera sur 6 ans au moins, mais de façon surtout épistolaire (700 Km nous séparent). (Et même aujourd'hui, il nous est difficile de nous recroiser sans une immense émotion). De retour, je me sens changé, mon corps se transforme, j'en ai marre de me faire marcher sur les pieds, la rentrée approche, il me reste 45 jours pour devenir un mec, vu que j'ai une petite amie. Pas question d'endurer à nouveau les railleries assassines qui martelèrent ma scolarité. Alors j'opte pour un look Punk. Ca, c'est viril tout plein! Faire des emplettes, la panoplie complète: rangers, jeans troués, T-shirt des Béruriers Noirs et autre Sex Pistols. Et quelques parts, je ne mentais pas! (Société, Société, tu m'auras pas...comme disait l'autre...) La rentrée arrive, je suis prêt, un vrai mecton, gringalet de 40 kg 1m65, et là, je me fais des amis, du même genre que moi... La meute se crée, j'ai de l'importance à leurs yeux, nous formons un groupe de Rock, qui s'appelle, (si, si) les Zenuks (les eunuques...) Si j'avais su... J'ai un rôle qui me va à merveille, j'aime toujours autant la présence féminine, alors je drague, je sors avec des filles, je tombe très amoureux à chaque fois, et elles me le rendent bien. (Ok, il y a quelques flirts de passage, mais assez peu...) J'ai deux ou trois aventures très prenantes, qui vont forger mon identité et dont les ruptures sont toujours très douloureuses. (Tout en gardant ma relation avec C. en parallèle, malgré la distance...)

Je me politise dans les milieux d'extrême gauche, loin des dogmes communistes ou libertaires. On passe à l'action. Après maintes tentatives d'abandon de scolarité, très vite recadrées par l'autorité parentale, j'ai mon bac en 96...

Je prends un sac, des affaires, mon pouce tendu en bord de route, et je file... (France, Suisse, Italie) Je fais la manche un moment (1 an env.) avec un groupe de musique de rue (très bon), on vit en communauté, de l'air du temps, c'est un bonheur qui touche aux limites de l'Absolu dans mes souvenirs. La liberté telle qu'on en rêve... En mai 1997, on se fait attraper une nuit par le service d'ordre du F.N., passage à tabac en bonne et due forme. Je crois mourir. Et puis non... Par contre la violence et les hommes deviennent pour moi une vraie guerre à mener... Je dégueule dix fois sur ce monde et ses valeurs... Mais cela met un terme à ma vie nomade. Puis, je retombe amoureux, toujours d'une fille. Une autre C, disons C2 (beuark! 1000 pardons C2...). Nous essayons de faire l'amour, mais là, son corps ne réagit pas comme ceux de mes anciennes petites amies, pas de souffle court, ni de cambrement sous mes caresses... Je m'arrêtes, perplexe. Elle a donc été violée... Je resterais 3 ans en ménage avec elle (ce qui met un terme à ma relation avec C1), mais notre sexualité ne peut rester hétéronormée, son corps ne supporte pas la présence mâle. Nous développons pleins de jeux nouveaux et super enrichissants, la masturbation, le frottement, la photo, les massages. Ce sont nos corps qui deviennent sexués et non plus seulement notre entre jambe. Mon corps apprécie cette immense richesse, mais reste tout de même frustré... (Je me masturbe beaucoup à ce moment là.) Après elle, rien ne sera plus jamais comme avant. Deux ans de dépression pour m'en remettre déjà...

Pendant ce temps là, j'ai repris mes études à reculons, pour le statut... Je me mets plus sérieusement à la photo de nue, érotique, fétichiste, SM... Je deviens plutôt “bon”. Je me constitue une garde robe de vêtement de femmes, achetés d'occasion, que je ne peux m'empêcher de porter, “pour les essayer”. J'ai toujours les cheveux longs, et peu de barbe, pas de poils... je me croise facilement devant la glace, je me trouve plutôt pas mal... Pas de surprises... Pas de gènes... Peu à peu, je me travestis de plus en plus sérieusement...et de plus en plus fréquemment, mais toujours dans l'intimité... (Quelques ami-e-s sont au courant...) A noter que je porte déjà des jupes depuis très longtemps, sans appeler cela du travestissement... (Comme une femme en pantalon...)

En 2000, je ne supporte plus le monde qui m'entoure, j'en ai marre de tout, la fac, mon appart, mes relations fausses, ma propre personne, j'ai besoin de changer d'air... Avec des ami-e-s, nous nous décidons à ouvrir un squat d'activité et d'habitation, sur Grenoble. Cette expérience hors du commun fut pour moi le commutateur qui me permit de basculer...
En effet parmi les grandes questions que nous soulevions (écologie, anticapitalisme, anti patriarcat, et autres utopies concrètes...), il y avait entre autre les problèmes de sexisme.
Je me croyais être un garçon plutôt cool, ouvert... Loin des stéréotypes du Mâle...

Mais je prenais en pleine gueule de la part des filles (majoritaires chez nous) que malgré moi, j'en avais intégré les comportements principaux, et ce surtout par mon éducation familiale, plus que misogyne... Je rencontrais E, à ce moment là, avec qui nous entamions une relation non-exclusive. Les discussions n'arrêtaient pas, chez nous et le problème des rapports genrés devint un des thèmes centraux de la vie quotidienne.

En parallèle, je découvrais internet, et je commençais à faire de la rencontre en tant que dominatrice travestie. Les gens que je croisais étaient bluffés par mon apparente féminité, que moi-même je n'arrivais à percevoir... J'ai fait mes premières apparitions publiques au squat, lors de soirées organisées, et ce fut pareil, les gens n'en croyaient pas leurs yeux. C'était bien Eric, mais tellement vraie aussi, tellement femme...

Je m'intéressais aux théories Queer, et au fur et à mesure, la question du sexisme devenait une sorte de tyrannie légitime que nous imposaient les filles. Elles voulaient en finir avec la domination masculine jusque dans leur intimité. Le thème du viol mit des années à surgir avant d'éclater au grand jour. L'hétérosexualité EST basée sur le viol. Il faut refuser un rapport pour que le viol soit reconnu, il ne suffit pas de ne pas le solliciter. Garder le silence est une forme d'acceptation... Sauf qu'on a appris aux filles à se taire et aux garçons à ne pas écouter... Je ne comprenais pas encore l'ampleur du carnage. Les années m'ont ouvert les yeux. Je savais que je n'avais jamais apprécié les garçons, que j'avais un plaisir sans borne à m'entourer de féminité, par moi ou par d'autres. Je me croyais même androphobe. Mais là dedans, dans tout ce merdier de mon identité à moi, j'étais quoi?

D'un coté, j'étais le sale mec, condamné par mes amies féministes radicales au péché originel, d'être né et d'avoir vécu comme un mâle dominant, de l'autre, j'étais condamnée par le reste du monde à n'être qu'une pédale, une pute, un travelo. Et moi qui me sentais mal, très triste, ce sentiment d'être deux, une boussole avec deux Pôles Nord, une aiguille qui tourne sans cesse de l'un à l'autre. Et je me “flagellais” d'être ce sale mec, avec tant d'empathie pour les millions de femmes que broie quotidiennement le patriarcat. Je me sentais tellement proche des filles, alors qu'elles même me foutaient toujours hors de leurs discussions “non mixte”. Je me décidais avec des amis garçons de mettre en place un groupe de discussion non mixte mec... C'est un des trucs qui me fit voir que non, je n'étais vraiment pas non plus un garçon, malgré mes travers éducatifs...

Mais j'étais qui???
Anneric.

Un an et demi de réflexions à s'arracher les cheveux, à tout tenter, pour savoir...
Considérer ma quête identitaire comme une priorité, chercher des partenaires qui ne me reconnaissent ni dans un rôle ni dans l'autre, sortir avec des filles lesbiennes, des garçons PéDé, des filles hétéro, des mecs “hétéro”... Etre un mâle soumis, une femme dominatrice, être asexué, hypersexué, reprendre mon corps de 0, refaire tout le chemin, me déconstruire et me reconstruire. Tuer Bob! (Surnom qui remonte à mon adolescence et dont je ne parvenais pas à me débarrasser.) Mais avant tout, me trouver moi, mon look, ma base de rapport, aux gens, ami-e, amant-e, amoureux-se, au reste du monde. Tout cela pour finir par me sentir parfaitement à l'aise dans cette intersexualité, finir par ne plus comprendre même l'essence de ce schéma binaire homme/femme. Le plus dur, je crois, ce fut de me sentir légitime à faire une demande de TSH[1], alors que je connaissais la rigueur des équipes officielles. Comment leur faire entendre cette ambiguïté? Et bien j'ai trouvé la réponse avec une psy de Grenoble, qui a parfaitement entendu la complexité de mon cas, et qui m'a dit avec le plus grand des calmes que j'étais apte et sereine aujourd'hui, que je n'étais plus androphobe, mais phallophobe, que toutes ces années d'auto analyses m'avaient amenée à en savoir beaucoup sur moi, et sur les questions de transidentités, en tout cas plus que la plupart des soi-disant spécialistes en la matière, et qu'elle ne voyait pas pourquoi me retenir plus longtemps avant de me donner son autorisation à entamer une TSH. J'ai obtenu cette garantie le 29 juin, et mon prochain rendez-vous avec l'endocrino du CHU de Grenoble est pour la fin juillet. Je commence l'épilation laser le 20 de ce mois. Et pour celleux qui se poseraient encore la question, je ne suis ni garçille, ni farçon, je suis un-e phoemme, bien dans sa peau, amoureureuse au soleil, je suis pédé-gouine, et j'em---- l'ordre moral et les grandes lois de “la nature”... Je suis en vie!

Courage à toutes les personnes qui ne sont pas faites pour rentrer dans les tiroirs cercueils de notre société. Pourvu que la rage de vivre l'emporte sur la douleur du chemin à parcourir... Nous en valons la peine!

Et à celleux qui les entourent, merci de veiller à ne pas briser la tour de cristal que ces êtres uniques tentent de construire, envers et contre tout...


Pour me contacter: anneric at no-log point org
N'hésitez pas, j'ai une énergie folle à partager...


Note:

[1]  TSH: Therapy Surgical and hormonal ou THC: Thérapie Hormono Chirurgicale.

Mis en ligne le 14/07/2004.


    

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