Ils défileront à Paris samedi prochain
LA DURE EXISTENCE DES TRANS


Oubliés, méprisés, durement frappés par le sida, transsexuels et transgenres se considèrent comme les derniers parias.

La poignée de main est ferme, le regard dur. Le crâne est rasé, la poitrine plate et le menton glabre. On voit une bague en argent, des boucles d'oreille et un badge «Personne ne sait que je suis séropositif». Fille ou garçon? Ce n'est ni l'un ni l'autre; c'est et l'un et l'autre. Il y a vingt-quatre ans, une petite main administrative a inscrit «féminin» sur son acte de naissance. Il ne voit toujours pas de quel droit on lui a assigné une identité qu'il s'acharne à gommer aujourd'hui. «Je ne suis ni homme ni femme, ni mâle ni femelle: je ne me reconnais pas dans ce schéma binaire», dit Vincent He-Say, qui a tout de même pris la peine de changer de prénom. Pas de sourire, de la colère et de la méfiance. Vincent He-Say ne veut pas susciter la sympathie, il veut impressionner. Sculpteur sur métal, membre de la commission Trans d'Act-Up Paris, il participera samedi à la neuvième édition de l'ExisTrans, «la Marche des Trans et de celles et ceux qui la soutiennent».

Cette année, le cortège cherchera à mettre en lumière la très grande vulnérabilité des transsexuels et transgenres (cf. encadré) au virus du sida. Pascale Ourbih est une douce et plantureuse comédienne, née homme. Elle milite pour que les autorités sanitaires n'oublient pas ses congénères. «La question trans est absolument taboue, estime-t-elle. On fait comme si nous n'existions pas. Il n'y aucune politique de prévention destinée à cette population-là, pourtant dramatiquement touchée par le VIH.» Faute d'étude épidémiologique ou sociologique, il est impossible d'estimer la réalité de cette surcontamination, vraisemblablement due à la marginalité dans laquelle vivent souvent les trans. «La plupart se prostituent, constate Pascale Ourbih. Souvent parce qu'ils ou elles ont eu des difficultés à l'école. Mais aussi parce qu'il est très difficile de trouver un emploi classique quand votre apparence est contraire à votre état civil. La prise de risque est, on le sait, toujours plus grande chez les gens en situation précaire.» Pour Act-Up et l'Association du Syndrome de Benjamin —du nom du médecin qui, le premier, prescrivit des hormones aux transsexuels en 1949—, les trans sont considérés comme des parias. Au mieux oubliés de toutes les politiques de santé publique, au pire humiliés et torturés par une «hétéro-norme» totalitaire. «Leur situation est aujourd'hui équivalente à celle des homos il y a trente ans, mais multipliée par dix», estime Pascale Ourbih.

Les associations réclament la fin de la psychiatrisation, perçue comme la source de bien des difficultés. Le transsexualisme est considéré par l'OMS comme un trouble psychique. En France, la Sécurité sociale prend en charge le changement de sexe, seul moyen d'obtenir un nouvel état civil, mais à condition de suivre un protocole très contraignant. Avant d'obtenir l'autorisation d'entamer un traitement ou de prévoir une opération, il faut d'abord consulter un psychiatre pendant au moins deux ans. C'est lui qui détermine le profil (féminin ou masculin) et estime la viabilité de la demande. Une forme d'abus de pouvoir, estiment les associations, qui organisent des «zaps» violents de certains de ces psys et défendent le droit à l'«auto-diagnostic accompagné». «Qu'on nous aide à choisir qui nous sommes! Pour l'instant, le système est totalement arbitraire et transphobe, s'insurge Vincent He-Say. D'abord, on nous traite comme des patients alors que nous ne sommes ni malades ni victimes. Ensuite, on nous impose des clichés issus de la norme judéo-chrétienne paternaliste: est-ce qu'on est une femme parce qu'on aime le rose ou qu'on est sensible? Personne ne peut définir sérieusement ce qui relève du féminin ou du masculin, mais les psys se permettent de décider de la vie de gens. C'est un contrôle des corps insupportable!» Dans 85% des cas, le demandeur essuie un refus de prise en charge. Parce que le patient n'entre pas dans les critères, on le laisse alors seul face à sa volonté de changer de sexe et dans la jungle des solutions alternatives: opérations à l'étranger, achat d'hormones sous le manteau, automédication, prostitution pour financer le tout... «J'ai plaisir à être une contradiction, dit doucement Pascale Ourbih, j'y vois une richesse immense. Mais notre vie est trop souvent un parcours du combattant.»

Isabelle Monnin

Les mots pour le dire

Transsexualisme: terme médical qui décrit la «pathologie» touchant toute personne ayant la conviction d'appartenir à l'autre sexe. On parle aussi de dysphorie de genre. On dénombrerait 1 cas pour 100 000 habitants. Une cinquantaine de demandes de prise en charge par l'assurance-maladie sont enregistrées chaque année.

Transgenre: terme utilisé par les personnes qui se posent des questions sur leur identité, le genre social pouvant être différent du genre biologique. Des personnes de sexe masculin peuvent ainsi se définir comme de genre féminin et inversement. La transformation hormono-chirurgicale n'est pas nécessaire pour définir le genre.

Le Nouvel Obs, semaine du jeudi 29 septembre 2005, n°2134, rubrique “Notre époque”.

Mis en ligne le 08/10/2005.


         

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